1

 

 

 

 

 

 

Mince 7 heures 56

Je suis en retard

Le rendez-vous était fixé à 7 heures 31 précises

 

Vais-je pouvoir me glisser entre les plis du rideau rouge

Il est bien imposant

S’il était celui de l’opéra de Marseille, impossible : l’heure c’est l’heure

 

Pourtant je veux voir ce qu’il cache

 

Un orchestre, non, j’entendrai les grands airs de la Traviata

D’ailleurs ce ne peut être un orchestre, pas d’affiche l’annonçant

 

L’entrée secrète d’un lieu où se tiendrait un conciliabule

Mais je n’entends pas de chuchotements ou de cliquetis

 

Juste une peinture en trompe l’œil

Mais pas comme cela au milieu du vide

 

Ça y est

Je viens d’apercevoir en promenant ma souris

Comme une porte

Un clic

Rien

Double clic

Et là

 

Une scène improbable s’affiche sur mon écran d’ordinateur

Un brouhaha m’accueille

Une cacophonie de langues m’assaille

 

Je suis transportée ailleurs

Dans un autre monde

 

Des gens se pressent, se saluent, se bousculent, s’ignorent

Il semble venir de toutes les époques

 

Un petit marquis croise un lépreux

Un homme des cavernes tente de se faire comprendre d’un astronaute

Cyrano de Bergerac essaie de séduire la Belle Othero

 

Que s’est-il passé ?

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

————————————————————————————–

Elle a beaucoup travaillé aujourd’hui.

Epuisée… Etirement…

Relâcher enfin, se laisser aller, fauteuil profond, tête basculée en arrière.

Large soupir qui gonfle les poumons, qui laisse la place à la douceur, au soulagement.

L’esprit s’apaise.

Les pensées viennent.

Et ce calme, enfin, permet de les ordonner.

Un peu.

De les oublier.

Surtout.

 

La représentation a été une des meilleures depuis le début.

Elle est fière de faire partie de ce projet.

Elle n’y est pas pour grand chose.

Si peut-être…

Un maillon de tout ce qui constitue le spectacle. Produire n’est pas si glorieux. C’est surtout laborieux. Mais indispensable. Et porteur de tant de plaisirs…

 

Obsession ce soir, assaillie par les pensées, ce décor.

Ce décor.

Comme si elle ne l’avait jamais vu.

Cette toile peinte : disparue.

Plus de théâtre dans le théâtre. Plus rien. Loin.

Plus rien d’ici… partie loin, ailleurs…

Pas si loin…

 

Perdue dans les sublimes drapés du rideau.

Envie terrible de le toucher, de le caresser.

Non plutôt d’être ce rideau, de l’habiter, d’en être touchée, frôlée, caressée.

Rouge, lourd, velours chatoyant, contraste avec les broderies et dentelles, légèrement soulevé par endroits, retenu par des embrasses à pompons d’or, laissant apercevoir peu, très peu, une chaussure fine, élégante, un bas de soie, un peu plus, encore, encore, le dessous…

les dessous… au-dessus… encore… les dessous…

avec un irrépressible désir,

habillée de cette majestueuse et immense robe, qui recouvre un amas de froufrous qui ne demandent qu’à être soulevés…

encore… encore…

Le velours glisse sur le satin clair qui déjà laisse apercevoir la peau lisse, douce, chaude.

 

C’est là, elle le rêve, enfin il est là…

Merveille…

Et cette joie solaire, aux confins de la vie et de la mort, éclate en un rire fou, … fou rire, irrépressible, long rire de soulagement…

L’envers du décor, en somme.

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 


2

 

 

 

Moi, le rideau

 

Il n’y a pas de lumière sans ombre ni d’ombre sans lumière. Moi, j’apporte l’obscurité ou la luminosité. Les rayons du soleil se faufilent vers le plafond, quand on me biaise d’une certaine façon. Tournée, la délicate tige découpe des tranches de clarté qui raient le visage de celle qui me maîtrise. Elle est là. Son regard se glisse à travers les fentes pour sortir dans la trop grande chaleur, mais besoin de voir le campanile entouré de pigeons et le ciel frémissant d’azur vaporeux.Le temps s’effeuille, page par page, aux dings de la cloche. Et cette folle en rajoute, enfonce le clou dans morosité du temps qui s’écoule, répète sa phrase lancinante.

 

Mary Martine Debas

 

 

 

 

 

Le rien n’apparaît jamais tel,

L’espace n’est pas vierge :

D’abord des lignes ou des carreaux.

 

Au début il y a le mur,

Les deux pans d’un mur,

Bruns,

Avant il y a la nuit,

Que la lumière voudrait bien pénetrer,

Elle le fait,

Contrainte, striée,

Elle se divise,

Elle entre,

Un demi-jour se met à exister,

La nuit divisée par la lumière égale l’ombre,

Arithmétique dépliée dans l’espace :

La barre répétée d’une division :

Horizontal, vertical ; horizontal, vertical.

Mais quelque chose du jour est dérobé,

Volé.

Volet

Ce qu’on retranche au jour jamais  n’est pas rattrapé

 

A moins qu’une main,

une main suspendue,

se glisse entre les lamelles,

s’insinue,

tate et titille,

elle mesurerait le jour

le laisserait entrer.

 

Effraction par le dedans,

Que seule une main gauche

Pourrait perpétrer,

 

Le désir de lumière

 Précéderait le geste,

Le jour serait la suite de la nuit,

Sans césure.

On verrait de nos yeux que l’ombre contient de la lumière.

 

Marie-Pierre Vinas

 

 

 

 

 

Cela faisait si longtemps qu’il mentait.

Si longtemps, que personne, même pas lui, ne comprenait comment cela avait commencé.

Tout son être, toute sa vie, tout lui, n’avait toujours été qu’enrobement.

Enjoliver, magnifier, étoffer, voire inventer, était une sorte de respiration naturelle.

Euphémisme d’ailleurs que d’évoquer une respiration qui, en réalité, étouffait.

Car, il s’était laissé engluer lui-même dans son propre piège, qui durait depuis plus de cinquante ans.

 

Il inventait tout. Son travail. Son argent. Son train de vie. Ses relations avec sa femme, avec son fils. Avec ses parents. C’était facile. Il avait choisi d’habiter loin, très loin. Pas moyen de vérifier. Compliqué.

 

Parmi ses tromperies ordinaires, les plus simples et les plus fréquentes étaient celles qu’il vivait avec les femmes. Il les collectionnait, en véritable Dom Juan. Il les additionnait. Un peu classique, mais sans joie. Comme un orgueil. Ou un sport. Plutôt une obligation vitale. Qui ne mène nulle part. Sans pensée. Ou alors en pensée fausse. Tout faux sur lui-même. Fuite en avant d’une vie fausse. En dérapage depuis le début. Pas retrouvé les bons rails. Pas possible de se raccrocher à la moindre branche de passage. Que de la pente glacée… sans jouissance…

 

Mais le trou noir est arrivé.

La grande peur. L’instant perché au-dessus du vide.

Le frôlement de la mort. Un accident.

Finalement pas grand chose.

Mais qui aurait pu être fatal.

Qui bouscule tout.

Qui bascule tout.

Qui questionne tout…

Qui oblige à voir, à se voir, à se voir vraiment, pas comme dans le miroir, mais comme sur une photographie, avec le choc de faire face aux images réelles de soi…

Toutes les images, les visibles et les invisibles…

 

Que faire de ça ?

Que faire de soi ?

Se laisser glisser dans l’ombre du monde.

Disparaître à soi-même pour ne plus entendre le tumulte de cette fausse vie.

Se mettre à aimer l’ombre, à aimer se cacher, à se faire oublier.

Oublié de tout et de tous.

Un temps comme ça.

Un long temps…

Long… ombre… long temps… longtemps…

Absence

Transparence

Silence…

 

Et dans ce retrait violent, obligatoire, douloureux, nocturne éternel,

une attente peut naître enfin…

Une attente comme une toute petite lumière au bout…

Au bout de la souffrance, au bout de la solitude de tant d’années…

Il y a un vide salutaire, sans doute…

Comme une place enfin possible…

Une place pour l’amour…

Etre capable d’aimer !

Enfin.

Aimer vraiment, aimer pour la première fois, aimer comme un fou,

comme un jeune chien fou de cinquante et quelques années…

aimer mal, maladroit, mais aimer, aimer à faire mal, mais aimer, aimer, aimer, enfin…

 

Le dicton nous dit qu’il faut s’aimer soi-même pour être capable d’aimer l’autre.

 

La vie peut dire aussi le contraire, qu’il faut être capable d’aimer totalement, naïvement, comme un adolescent, pour apprendre à s’aimer soi-même.

Même aussi tard.

Il y aura de la casse au passage, certes.

Des faux pas, des fausses manips, des pertes apparentes, des rattrapages de justesse, des cordes raides, des angoisses, des maux de ventres, des nuits blanches…

Mais il y aura de la lumière aussi…

De l’amour, du vrai…

Du vrai…

 

Tout le monde peut en douter, forcément, après tant de mensonges !

 

Mais c’est de l’amour comme on n’en fait plus !

Du vrai, du pur et dur.

Et ça, ça gagnera toujours !

 

Le ciel est si bleu aujourd’hui !

Comme ses yeux qui rayonnent…

Lumière douce d’automne.

C’est l’année qui commence.

Le véritable début d’année, c’est maintenant.

Lumineux…

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

La chambre était vide, il n’était plus très tôt. Sue avait pris soin de tirer le rideau avant de partir.

 

Le soleil était mon réveil matin. Il venait chatouiller, juste au dessous de la moustache, quand il est estimait que la nuit avait assez duré. Manifestement, Sue voulait que ma nuit dure. Elle est partie comme une louve à l’appel de la lune, m’abandonnant au sommeil. Ce que je fais.

 

Je dors. Je ne pourrai que dormir tant qu’elle ne reviendra pas. Le matelas au sol, les murs blancs, le store. Et cette lumière en barreau de prison couchée. Ne manque que l’orange.

 

Je me lève ? Bof, je me lève. Cul nu dans les charentaises. Je tourne autour du lit secoue la couette. Les poils qui tombent au niveau des pieds. Les murs sont blancs, la couette est blanche, j’ai la peau blanche d’un gars de ville au printemps. Il n’y a que le store, en bois, la fenêtre, et l’au-delà de la fenêtre. Le petit jardinet bien propret, l’allée de gravillons, la barrière repeinte en automne, le chien du voisin, l’avancée du garage. Je suis propriétaire. C’est ma propriété. Et sur la gauche, le magnifique parterre de pensée entretenu par la belle-mère. Quelle vie ! Pire. Je rêve de vert. De pelouses de vert tondues le week-end.

 

La fenêtre est fermée, double vitrage. C’est assourdissant le silence. J’ai peur. Café, cigarette, pour mener ma peur un quart d’heure plus loin. Identifiez-vous votre peur ? me dit l’autre. Peur de la vie, de la rater… Rater, pouvez-vous préciser ? Peur de chier dans mon froc au point final. De me vider dessus. Que tout sorte, les boyaux, les liquides, la rate, l’estomac, par la gorge, par le trou du cul, par les oreilles, par les narines, que je lui présente une enveloppe vide , à l’autre là-haut, qu’il me pointe du doigt, Imposture ! Imposture ! que je sois condamné à errer… Recommencer l’errance.

Car je suis une imposture sur terre, une enveloppe vide, y’a rien là-dedans, c’est le trou noir. J’ingurgite, ça sort direct. Je suis une peau. Rien en dedans. (Il vomit, il chie). Le sang ? Ah ! Bonne blague le sang. Y’a pas de sang. Je suis sans Sue, mais y’a pas de sang? Y’a qu’à voir ! (Il va chercher un couteau dans la cuisine américaine).

Regarde, tu veux voir le sans sang, tu veux le voir. (Il se coupe la veine).

 

C’est raté.

 

Mn

 

 

 

 

 

Te plait

Ne pars pas

Reste encore

La lumière ne filtre pas encore

La nuit est toujours là.

 

Il n’est pas l’heure

Laisse le temps filer

Il nous appartient

J’aime déguster les dernières minutes

Elles sont éternelles

 

Te plait

Encore cinq minutes

Le soleil commence à filtrer

La journée va être belle

Allez, on retourne sous la couette

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

J’étais jeune, très jeune, sans doute vingt-deux ou vingt-trois ans, mais ma tête, mon cœur et mon corps étaient immatures. Impubères même, malgré mes multiples aventures consommées avec des garçons. On se séduisait, je les quittais, ils me quittaient, on se quittait… ma vie était un store vénitien dont je tirais les cordons pour ouvrir les lames. Dans l’interstice que j’écartais de mes doigts gourmands, je voyais des peaux tendres et des torses glabres. De l’autre côté du store, que voyaient-ils ? Mes ongles aussi rongés que vernis, sans doute, et mes yeux goulus et ma bouche impatiente. Je vivais constamment entre deux lames et le jeu du désir et de l’occultation actionnait le mécanisme de l’insouciance.

Et puis le temps s’est glissé entre les lames : il était lourd, de plus en plus lourd, il a pesé sur elle, elles se sont fermées jusqu’à se sceller. Je suis jeune, trente ou trente-cinq ans sans doute, et j’ai posé des voilages et des tentures sur les fenêtres de ma vie.

 

Francine Tolron

 

 


3

 

STANCE DU MONDE

 

Voici des fruits, des fleurs,

vois

Il y aurait des fleurs et des fruits,

Tout serait là,

tout,

et nous pour toujours,

Tous les jours, le jour

Tous les jours, les fruits disposés là, l’attention d’une serviette pliée, une chaise gracieuse les porterait.

Regarde,

l’été ne finirait jamais,

Par la fenêtre ouverte

Le monde se donnerait

à voir,

à respirer :

des prés, d’abord si près ;

puis des arbres, une forêt,

cela descendrait en pente douce

Jusqu’à l’horizon,

Regarde,

cela dévalerait jusqu’à l’horizon sans se perdre.

Par la fenêtre ouverte, le ciel nous donnerait un toit.

Et toi

et nous

pour toujours,

tous les jours le jour.

 

Présent des fleurs, des fruits,

prends.

Le présent durerait.

De l’été jamais on ne pourra dire qu’il a été,

L’équinoxe converti en solstice :

ce moment où la nuit égale au jour,

où l’été devient automne,

ce moment demeurerait.

Il nous serait demeure,

Il y aurait des fleurs et des fruits

Et le monde serait fait pour nous.

 

Vois, gôute,

En tout lieu serait le cœur du monde,

Du dedans au dehors il n’y aurait pas de différence,

Stance du monde :

on pourrait rentrer au dehors,

 et sortir au dedans.

Viens,

Regarde, sens.

 

Vie silencieuse, Still Leben, still life,

Jamais on ne dirait nature morte.

Ecoute le silence, la musique y serait.

 

Il y aurait des fruits, des fleurs, le ciel.

Vois.

Ecoute le silence,

La musique y est.

Ecoute la stance du monde,

La vie silencieuse des choses

Il y a des fleurs, des fruits.

 

Voici.

Prends ce présent.

Toi,

vois, ici.

 

Marie-Pierre Vinas

 

 

 

 

 

 

Il y aurait une brosse à chevaux d’aucune utilité pour coiffer les électrons qui tournent autour du noyau.

Qui tourneraient.

Ce pourrait être un tout autre mouvement libérateur d’énergie, un bouillonnement sur place créateur d’une force visible, une sorte de toile qui tisserait un non-vide, un filet où pourraient jouer les coeurs, se perdre dans les hauteurs sans peur de ne plus se relever.

 

Au sommet de deux montagnes voisines, je te crierais mon nom, tu me dirais j’ai le vertige, je te dirais mais non! Tu ne regarderais plus le vide, c’est lui l’illusion. Sous tes chaussures à crampons, tu sentirais les années de terre qui te lient au centre, du centre à mon versant. La distance ne serait ni appel, ni distorsion. La distance serait tension. Face à face nous nous tiendrions debout, le monde entre les cuisses. Géant de l’amour, nous aimerions.

 

Le temps serait réellement sorti de ses gongs. Tu regarderais par la fenêtre, au fil des saisons. Les semences au printemps, les récoltes fin d’automne, la neige l’hiver, les éperviers au zénith l’été. Toutes les années, les mêmes scènes. Ton amour dévalerait la pente, la rivière en bas serait à sec. Alors tu défierais le temps. Tu bougerais avec les minutes, avec les secondes, ton rapport avec le dehors serait toujours le même. Tu vivrais dans le mouvement perpétuel, accompagnant la transformation. Tu ne saurais plus ce qui est l’avant de l’après. Tu regarderais couler l’eau de la rivière qui ralentirait à tes yeux. Chaque instant démultiplié, pour calculer ton âge, il faudrait multiplier. Je viendrais te voir près de ta fenêtre. Ensemble nous regarderions. Les mots, en ces temps étirés, seraient moins bavards que les objets. Nos caresses seraient éternelles.

 

Par la fenêtre, nous verrions Mouchette courir après le cheval, qui lui, refuserait de se faire brosser.

 

Mn

 

 

 

 

 

Si j’étais appelé à disparaître

 

Ne serait- ce point ça l’illusion ?

Chaque instant qui passe m’instruit d’un nouveau plaisir à goûter et à partager !

Comment imaginer…

que l’instant passé soit une réalité continue.

Que ces fruits rouges et juteux de l’automne soient éternels

Que ces images jaunies par le temps ne puissent plus devenir celles

Qui nous désigneront à notre descendance.

Que toute trace de nos choix de vie ne se dilue pas dans la transmission parentale

Et grand parentale, pour réapparaître au moins une fois à la génération X. 

Que l’objet fabriqué et offert avec amour ne perpétue son message secret

par delà son itinéraire singulier passant parfois par une brocante lointaine.

Que le sourire adressé au moment du doute ne puisse franchir la date de notre

disparition.

Notre permanence est vaine, mais notre trace volatile est réelle comme ce parfum

d’éternité qui habite certains lieux où notre âme se ressource.

Comment nier l’éternelle perception amoureuse que tout être vivant ressent

Au moins une fois dans sa vie au service de cette perpétuation de nous même

par delà les continents ?

 

Yvon Javel

 

 

 

 

 

Cette passion serait dévorante.

L’attente permanente comme respiration de vie.

L’attente constante de la sonnerie, de l’appel, du message, de la lettre…

Les attentes d’aéroports. Les attentes des longues autoroutes.

Compter les jours, les heures, les minutes qui resteraient encore à attendre.

Respirer son parfum comme un prolongement de son corps.

Etre drogué d’amour et aimer ça.

Ce serait cela ?

 

Retrouver son corps. Le toucher. Le humer. Aimer. Les odeurs. Toutes les odeurs.

Toutes les odeurs du corps, de chaque endroit du corps, mais aussi les essences, la lavande dehors, le thym de ses cheveux. Tout. Les narines en émoi total. L’odorat ouvert en grand, comme face à l’océan, à plein poumons. Dans chaque recoin du corps. Etre un animal. Joyeux. Ce serait cela ?

Vivre totalement l’instant. Profiter de tout le plus possible.

Complètement. Vraiment. Seul instant de totale vérité pure.

Là, tout serait vrai ? Ici, ce serait certain. Certain, vraiment ?

 

Que resterait-t-il ensuite entre les mains ?

Où aurait disparu ces corps ?

 

Et pourquoi ce silence ?

Pourquoi ce regard qui se détourne ?

Pourquoi ses mots plus fades ?

Et puis plus de mots du tout…

 

Et si l’amour n’était en fait que celui que nous portons en nous ?

Et si l’amour n’était que celui que nous pouvons offrir en partage ?

Que resterait-il ensuite de ces effluves ? Seulement cendres, fumée ou pourriture ?

Et si tout était à revoir ?

 

Black out !

Il y aurait avant et après…

Plus rien pareil.

La vie aurait basculé d’un coup.

Tout échapperait ?

Pas sûr… Tout pourrait devenir encore plus lumineux peut-être ?

En tout cas, il y aurait définitivement urgence à vivre.

Vivre… Vivre…

 

Si tout n’était qu’illusion, si soudain la vie apparaissait si brève, si éphémère, ce qui ne serait que voir les choses en face !… ce serait d’un sage réalisme.

Les mots n’auraient plus d’importance, les idées non plus, les résistances auraient explosé depuis belle lurette… urgence, urgence… !

Vivre, seulement !

Profiter de chaque seconde de lumière !

Il ne resterait que l’amour et la poésie.

La beauté des instants… Serait-ce tout ?…

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

 

Ma vie serait-elle une fenêtre? Une trouée dans l’immense mur torturé du temps?

 

Derrière les vitres, dans le lointain les collines enflammées de mon enfance surgiraient et m’angoisseraient. Mais les arbres  repousseraient, victorieux comme mon chemin d’existence. Dans le reflet de la croisée, les vieux toits de tuiles érodés, brisés, gris, traversés de rouge incarnat, aux rayons du soleil couchant, feraient surgir ma robe rouge. Où est-elle? Elle ne m’irait plus. Trop grande où trop étroite, plus de mon âge (elle collait à mon corps). Devant le sous-bassement, une chaise de bois et un journal annoncerait des scoops éphémères. Ces feuilles disent des vérités, vraies aujourd’hui, puis demain elles diront le contraire. Et moi dans tout ça? Que deviendraient mes idéaux, mes grandes pensées, mes luttes intimes?

 

La nuit pénètrerait doucement par la fenêtre, emplirait mes poumons et mes yeux, mon cœur…plus de résistances.

 

 Le RIEN.

 

Mary Martine Debas

 

 

 

 

 

Disparaître

 

Je fermerais ma fenêtre et verrouillerais mon cœur. Je prendrais dans mes mains la feuille du figuier. Enfermée sur moi-même, les odeurs du fruit, douces et fortes à la fois m’envelopperaient d’un souvenir de toi. Je voudrais que tu sois là, que tes mots me prennent, que tes mots m’étreignent. Je serrerais ta main, désespérée, abattue par le vide qui m’enchaîne. Loin devant. Rien. Je serais derrière le miroir. Plus de perspectives, plus d’espoir et d’horizons. Je me persuaderais qu’un jour, je deviendrais une fleur ou bien un oiseau survolant la campagne. Dehors, alors serait la vie, dehors nourrirait mes illusions. Je placerais des lettres, au bord de mes fenêtres, et je souffrirais à les accorder. Des phrases nouvelles finiraient par naître. Puis viendrait le temps des mots toujours gagnants, le retour des saveurs disparues, les couleurs de l’automne et du soleil couchant.

 

Isabelle Silbermann

 

 

 

 

 

Si la pomme tout d’un coup devenait poire,

La poire carotte

La carotte pois chiche

Le pois chiche ananas

Et l’ananas pomme.

 

Où va le monde !

 

Plus aucun repère

Tout ce que nous avons appris sur les bancs de l’école

Est remis en question

Drôle de soupe à mitonner

Drôle de saveurs à découvrir

 

Si la virgule ne voulait plus aller qu’en fin de phrase

Le point d’exclamation posait question

Le point d’interrogation s’esclaffait

Le point ne voulait plus être final

Obligation de relire avec un autre œil tous nos classiques

 

Où sont parties nos amours !

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

Je regarde, j’attends, le paysage est libre, vert, ouvert et découvert.

Cet horizon vert, que va-t-il m’apporter ?

La voie est ouverte, la liberté offerte.

Mon antre est serein mais sans surprise, sans mystère.

Que m’offrirait un envol vers ce futur vert et bleu ?

L’horizon est large et libre mais que peut cacher l’incertitude de ce feuillage épais.

Ami ou ennemi ? Que pourrais je y trouver ? Ne pas savoir me donnerait des regrets.

Me lancer, m’envoler me ferait goûter à la liberté. Mon chemin est tracé, d’autres l’ont emprunté, le suivre me mènera à eux, laissant dans l’antre gris ma fade solitude.

 

Anonyme

 

 

 

 

 

Une corbeille de fruits cueillis du matin posée sur une chaise, compose un tableau vivant…

A côté une fenêtre ouverte sur un paysage rural, mi ombre, mi lumière, un bouquet de fleurs comme une main tendue.

Et si tout cela n’était qu’un songe ; Un songe qui au fond de moi, un éclair, un voile à peine entrevu, une débordante envie de courir dans les prés environnants, de croquer à pleines dents les fruits tendus, un chant qui monte dans le ciel comme pour toucher la masse nuageuse. Et puis….Les yeux se ferment, les mains s’ouvrent comme pour saisir l’image qui passe…l’imprimer et la graver au fond de l’être.

Quelques minutes de bonheur pur. Etait ce un rêve, ou bien…L’image s’efface mais une corbeille de fruits frais posée sur une chaise blanche….

 

Danielle Levis

 

 

 

 

 

 


4

 

 

Tu  évalues l’ampleur du désastre

 

Le fruit de tant d’années de labeur quotidien disparu en fumée

            Sueur de notre monde expatrié exposé au silence de l’oubli

                    Mémoire sans espace hachée menu au fil de l’agonie.

 

Tu te redresses et aperçois un fragment échappé à l’effondrement

       

Au creux d’une fenêtre noircie par l’incendie tu émerges, bout d’image .

            Survivance de ce temps disparu à nouveau

                     Tu te redresses pour crier l’impossible

                             Refus de l’ultime effacement, en pleine lumière.

                            

 Tu te retires en silence pour te recueillir  

 

               Ta mémoire même se trouble, tu ne penses qu’à elle

                     Fragment de ce visage que tu n’as jamais connu

                                Ultime mémoire de ce temps en un temps englouti.

      

Bout d’image noircie entre tes doigts, qui retombe au sol dans un dernier glissement.

 

 

Yvon Javel

 

 

 

 

 

Un monde s’effondre

L’humanité sombre

A grand fracas d’orage

dans les larmes et le sang

dans les flammes et la cendre

En rage

 

un monde a disparu

rayé des vivants

brûlés, les livres il n’y en a plus

très méthodiquement

 

Les mots d’une langue si belle

Arrachés page à page avec acharnement

Pour finir à la pelle

dans un effondrement

 

La nausée d’y penser

en sueur à vomir

le ventre en creux

fugitif monstrueux

 

Toutes ces vies bafouées

tous leurs mots effacés

non, pas tous, il en est resté

heureusement un peu

nous sommes encore là

nous les fruits du soleil

pour les crier !

 

Vous avez beau passer là

comme si c’était encore

une fenêtre sur le monde

comme si vous n’y étiez pour rien

vous les monstres saccageurs

vous les ogres anéantisseurs

vous la lèpre de l’humanité

jamais vous ne gagnerez

sur la lumière et sur l’amour !

 

Vous avez pris nos terres pour faire de nous des rats

vous avez brûlé nos livres pensant faire oublier nos mots

vous avez supprimé nos corps croyant purifier les vôtres

vous avez opprimé nos âmes qui ne sont devenues que plus fortes

 

la lumière nous habite, la musique est en nous,

et toujours vers le soleil

nous nous retournerons

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

LE MONDE EST SANS FENETRE

 

 

Tu ne peux faire comme si rien n’avait eu lieu.

Toit éventré,

restent des livres

après le désastre.

Restent des livres,

Après l’effrondrement.

Le monde n’a plus de fenêtre

Et l’échelle de Jacob est brisée.

Le soleil peut toujours entrer,

Son seul fruit, c’est la sueur

 

Tu peux  toujours saisir un  livre,

faire comme si rien n’avait eu lieu,

Mais tu ne peux appeler lumière

l’éclair de l’orage,

ou ce qu’il en reste.

 

A quoi bon des poètes

en un temps de détresse ?

La bibliothèque est à ciel ouvert,

Il n’y a pas d’endroit hors du monde

à partir duquel rêver le monde.

Il n’y a pas de creux dans l’espace.

 

Adorno a écrit : « toute culture consécutive à Auschwitz n’est qu’un tas d’ordures. »

Tu peux toujours courir,

il n’y a pas de fugitif,

Tous sont expatriés,

L’ échelle de Jacob,

tu ne pourras pas la recoller.

Tu peux toujours saisir un livre,

Ou un stylo,

La bibliothèque est à ciel ouvert .

 

 

La bibliothèque est à ciel ouvert,

Le monde n’a pas de fenêtre,

par où tu pourrais fuir.

Alors vas-y,

cherche la lumière où tu peux.

Adorno a  ajouté « pas même le silence ne sort de ce cercle ».

Aiguise ton stylo comme un scalpel,

qu’il soit coupant.

Tu ne peux faire comme si rien n’avait eu lieu,

Mais tu peux témoigner pour l’orage.

 

Invente encore des fenêtres,

Pour ce monde qui n’en a pas.

Tu te crois seul,

mais vois les autres,

Ils cherchent comme toi

la lumière après l’orage.

Retourne-toi et

témoigne pour le témoin.

 

Marie-Pierre Vinas

 

 

 

 

 

Au moment de t’allonger

ta tête tombait dans le vide

tu t’es dressée

tu as filé

courir courir

Expatrier dans sa propre patrie

S’expatrier dans

 

Expatrié, tu es?

 

Tu vois la terre

là vois-tu

 

Non pas par la fenêtre

y poser le pied, dessus

oser

fouler

y donner trace

 

Non pas dans l’espace

au seuil de ta maison

tendre les bras

accueillir le soleil au creux de ta main

 

Oser, comme le soc coupant

trancher dans le silence de la pensée qui expatrie

refuser de partir sans elle

la terre

 

s’il y a orage

c’est que la charge du ciel aspire à elle

il n’y a pas d’orage sans patrie

Ex, tu restes dans le passé

 

si tu abandonnes une terre

il faut courir vers la nouvelle

l’air y repose

le fruit repose sur l’air

pas de repos sans elle

la terre

 

Même sous les couches de bitume

elle respire

Entends le souffle sous la crasse de tes poumons

la terre est là, qui t’attend

amie si tu le veux

ennemie quand il le faut

quand tu t’expatries de toi-même

fugitif !

 

La terre est en toi

mais ton enveloppe est trop petite pour y faire pousser les fruits

trouve la terre qui te prolonge

c’est ça que tu es partie chercher

 

Mn

 

 

 

 

 

 

Vendredi 26 septembre 2008

5 heures 55

Un fracas insoutenable

Un bruit assourdissant

Que venait-il d’arriver ?

 

L’effondrement de la grande bibliothèque

Au bout de la rue

Le temps semblait s’être arrêté

Le monde ne tournait plus rond

Un silence de plomb recouvrait la ville.

 

Nouveau regard jeté par la fenêtre

Le soleil osait se lever

Des gens couraient

Il fallait que j’aille voir

Je devais vaincre ma peur.

 

Derrière la porte fracassée

Devant les livres

Vous, vous étiez planté

Oui, vous,

À droite.

 

Les mains dans les poches.

Les livres vous font encore peur.

Pourquoi êtes-vous là alors ?

Vous voilà reparti dans le temps,

Au temps des pogroms.

 

Tout d’un coup

Retour en arrière.

Une date s’impose :

9 novembre 1938

La nuit de cristal.

 

Pourquoi cette date ?

Impossible.

Il n’y avait pas

Ces grandes tours dans le paysage

Parce que votre père s’expatria ici.

 

Ses souvenirs remontent à votre mémoire,

Il a été fugitif.

L’odeur vous prend vos tripes.

Vous êtes figé,

Vous n’y croyez pas.

 

Vous ne voyez plus rien

Vous êtes tétanisé

Une poutre pourrait tomber

Vous ne voyez plus rien

Vous êtes enraciné.

 

Vous ne pouvez plus avancer

Vous n’osez toucher

Peur que tout s ‘écroule

Peur de la fin

La lumière ne brillera plus.

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

Le dit de la bibliothèque

Tais donc cow-boy, et fais taire cet orage,
qui dans des songes creux te disperse en tout sens.
Ecoute la voix, qui du haut des rayonnages,
En plein effondrement t’enseigne dans le silence.

Tu avais une patrie, des parents, des amis.
Du moins le croyais-tu, car tu es né du soleil,
D’un jet de feu et d’ions dans l’espace infini,
Tombé dans ce corps gourd comme dans un lourd sommeil.

Fugitif insensé, explorateur borné,
Tu as couru le monde cherchant la vérité,
Dédaignant les rayons où tu pouvais nous lire.

Tu découvres un peu tard, au soir de ta carrière,
Que quand on est un fils de lumière,
Nos mots sont la seule terre où l’on peut s’établir.

 

Benoit d’André

 

 

 

 

 

 

La lumière du soleil coupe le sommeil du fugitif, qui l’espace d’un moment se réveille en sueur, puis s’effondre gentiment sous la fenêtre comme un fruit mûr, sans bruit dans un monde où plus rien vraiment  ne le retient.

 

Danielle Levis

 

 

 

 

 

Se pourrait il que l’orage éclate, que la foudre s’abatte et que la terre s’entrouvre et nous aspire tout cru ? Aspiration / inspiration : je respirerai mieux à tes côtés du moins si tu ne lapais pas ta soupe si bruyamment avec ta langue, si tu ne te montrais pas si taciturne, et puis et puis s’il n’y avait pas autant de si qui font que le ciel est vide et la terre surpeuplée. Pourtant nous serons là, ensemble sous le grand arbre, ruisselants sous la pluie, ignorant les orages…Et puis soudain la foudre : Le ciel, tes yeux, nous serions emportés.

 

Dominique Laganne

 

 

 

 

 

Tu vois ton frère tirer sur le fugitif encore et encore. Tu cilles des yeux sous le soleil. Puis des hommes courent en sueur :-  Des expatriés-  dit ton père d’un ton coupant.

Cela se passe dans la fenêtre avec les images qui bougent et qui font du bruit. S’ensuit alors un silence pesant et lourd que ta mère, effondrée, rompt soudainement.

Merde c’est l’orage, la télé a disjoncté…

Et toi, au chaud, dans le creux de ton couffin, qui te donnera la chance de devenir un bébé lecteur, d’accéder à la conscience de l’éveil à la lumière du monde ?

 

Dominique Laganne

 

 

 

 

 

 

Roue de la fortune

T’as offert

L’orage, décapant, coupant

Excisant le creux révélateur

De l’amour à mort

Dénominateur du ciel

Car

Tes manques jaillissant

Tes pieds dans la terre

A toucher les morts de ta lignée

Tes yeux cherchent l’ultime secours

La lumière des écrits

Pour meubler ton vide

Mettre en mots le besoin

Construire ta pyramide

Ta place dans l’espace

 

Brigitte Jean

 

 

 

 

 

 


5

 

 

Je n’y crois pas

Un orage s’annonce

Les branches du saule battent contre le mur

Le ciel s’obscurcit

J’ai décidé de rester là

 

Face à la fenêtre

 

Entre mes quatre murs

Un seul est troué par la fenêtre sans rideau

Ma seule vue sur la vie

Mon seul moyen d’évasion

J’ai décidé de rester là

 

Face à la fenêtre

 

Derrière moi, des corbeilles d’osier blanc avec des points de couleur

Des bouts de tissu de toutes les couleurs s’échappent de l’une d’elles

Dans l’autre, des livres lus, relus, à lire, à partager

Dans une autre, deux chats endormis mais aux aguets

J’ai décidé de rester là

 

Face à la fenêtre

 

Et là, des feuilles écrites, gribouillées, dessinées s’entassent

Elles ont échappées à la poubelle

Elles iront rejoindre la chemise verte

Elles deviendront recueil

J’ai décidé de rester là

 

Face à la fenêtre

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

 

Cela bouillonne au fond.

Il y a le vide autour.

Mais à l’intérieur de moi, c’est l’implosion limite !

J’ai un peu froid.

Les doigts un peu raides.

Mais le sexe en émoi.

Ouvert, large, en appel, prêt.

La lumière est délicate et splendide.

Je vois par la fenêtre bouger les feuilles.

Le vent agite tout ce qui est vivant alentour.

Un contraste avec l’immuabilité des façades en pierre.

J’observe les toits, le ciel, toujours bleu, quelle chance !

Etrange, une fenêtre bat un peu plus loin.

Je vois un homme qui passe la tête dehors.

Et disparaît.

Vide.

 

Aucun bruit.

Un peu le chauffage…

 

Lui, il est assis derrière, là, pas loin de moi, un peu de côté, je peux le voir du coin de l’œil.

Je peux le voir sans qu’il voit que je le regarde.

Je lui parle. Je dis des choses importantes. Fondamentales même.

Je suis pour ainsi dire « guérie »… un mot qu’on n’emploie pas pour ce genre de maladie… justement… on ne sait jamais vraiment très bien… j’explique ma sensation intime du rapport que j’ai à cette « guérison » fragile, maintenue à bout de traitement « à vie », maintenue dans le grand contentement de la médecine, maintenue grâce à moi aussi, à mes combats, à mes victoires. J’explique en profondeur, que plus je suis « guérie », plus je me sens fragile, exposée au plus grand risque de disparition nette et définitive, si jamais j’arrête d’avaler ça tous les matins…

 

Pas de réponse. Un vague grognement.

Je le regarde.

J’arrête de parler.

Je le regarde intensément sans qu’il le sache.

Il n’écoute pas.

Il ne peut pas.

Trop dur sans doute.

Il m’envoie dans une infinie tristesse.

Soudain si seule.

Le dialogue n’a jamais été qu’un monologue.

Les larmes arrivent au bord des yeux.

Juste au bord,

mais il se retourne, me voit, regarde mon air particulier, ne comprend pas ce qui vient de se passer…

 

Solitude infinie de l’être en appel total d’amour vers l’autre, en attente d’un appui qui jamais ne vient de lui-même, d’une écoute réduite au plus concret du quotidien… jamais de surprise…

 

J’arrache la feuille de ce que je suis en train d’écrire, direction corbeille, façon panier de basket-ball., avec toute la violence dont mon bras droit est capable.

Je regarde de nouveau le bleu du ciel.

Seule peut-être, mais dans la lumière.

L’orage ne sert plus à rien.

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

Il faudra que je le coupe, il va bouffer la maison. Ca commence petit, petite graine de rien du tout, ça pousse, ça pousse, par tous les bouts, chaque année on taille histoire de, ça pousse de plus belle et trois générations après, faut abattre. Sans compter qu’il y en a autant sous terre, et ça, on peut rien y faire. La cave est saine, les vieux l’ont dit, je veux bien les croire, j’ai le flair. La fille, elle va venir, elle va dire, je veux ma chambre ici, avec l’arbre à la fenêtre. Le matin j’entendrai les oiseaux et patati et patata. Sauf que l’arbre, il va être coupé avant, je m’y mets cette après-midi. Juste que je passe à brico pour acheter la tronçonneuse. Elle va faire la gueule, c’est comme ça. Je mettrai la table du salon sur le tronc pour camoufler. Voilà.

Les femmes, soit j’y comprends rien soit j’ai le don pour attirer les folles. Et l’autre là qui voulait bien qu’on achète ensemble à condition qu’elle garde une pièce pour elle dans laquelle je pourrai jamais entrer ! Et puis quoi encore ? Qu’elle achète seule et qu’elle ferme sa porte à clé, on n’en parle plus. Non mais… elle me dit c’est pas pareil. Je vois bien que c’est pas pareil, mais moi, la pièce  interdite, je lui ai dit franchement, je comprends pas, je peux pas. Comme de par hasard, c’était cette pièce avec vue sur l’arbre. Rien que de l’avoir demandé elle n’aurait pas dû. Maintenant, ça trotte la-dedans. Pour quoi faire une pièce fermée, que je peux pas voir ? Pour les amants, pour se masturber, pour coucher là quand on est fâché… Elle peint pas, elle écrit pas, là je pourrais comprendre, elle sait même rien faire de ses mains, alors… Il me semblait qu’on était bien ensemble, tous les deux, cette façon qu’elle a eu de me mettre au panier avec sa pièce vide, je l’ai pas encaissé. Je suis mauvais joueur je reconnais, mais je pouvais pas céder sur ce caprice, qu’elle était bien incapable de m’expliquer d’ailleurs. Elle sentait que c’était important, soi-disant. Moi j’ai surtout senti qu’on pouvait plus être ensemble.

Et précisément cette pièce là. Il y a une belle lumière c’est vrai. Elle est mal fichue avec ses murs, ses renfoncements. On dirait qu’elle attend. Et puis le dehors, là, aussi.

Qu’est-ce qui mettaient, les vieux, ici ?

Je vais attendre moi-aussi. Cette pièce, ça sera ma pièce et je verrai bien ce que j’y ferai. Et l’arbre, je vais peut-être pas le couper tout de suite.

 

Mn

 

 

 

 

 

De la fenêtre de ma chambre je vois le jardin avec toutes ces plantations. Depuis leur mise en terre  au  printemps dernier, chaque jour les transforme. Je me retrouve seul avec ces fleurs différentes qui m’ont aidé à traverser les deux saisons joyeuses. Certaines de ces plantes ne verront pas l’hiver, d’autres s’éteindront pour renaître en avril prochain. Je les regarde depuis la fenêtre car je n’ose aller les visiter comme dans ces frais matins de l’été où l’eau et l’engrais leur étaient salutaires.

A leur écoute j’entendais mes propres souffrances, mes envies, mes besoins et mes peurs.

Trop c’est trop ! Mais peu n’est pas assez. Alors remonte en moi le souvenir de cette table, au milieu de cette même pièce, supportant de bien maigres déjeuners et de frugaux dîner qui loin de nous satisfairent nous apportaient toutefois l’immense bonheur de nous réunir autour d’elle cette table, en cette période de restriction. Nous étions seuls ensemble pour célébrer le jour, pour attendre la bonne nouvelle.

Sur la vitre un peu de buée trouble le paysage encore fleuri. Quelques hirondelles se tiennent sur le fil électrique. Elles attendent aussi le départ, attendent leur étoile qui les conduira vers une autre destination. Partir pour revenir. Certaines ne reverront plus le bleu du ciel de ce jardin Provençal. Ma mémoire se substitue aux  odeurs de terre qui ne montent pas jusqu’à moi dans cette pièce ensoleillée mais fermée.

Tout à l’heure je roulerai mon chariot jusqu’à la cuisine d’où émane un fumet de daube.

Quelques lézards jouent dans le soleil doux de ce mois de septembre. C’est l’automne de l’année.

 

José Nadal

 

 

 

 

 

Les murs ont des oreilles sourdes sous la grande muraille d’échines…

 

Chantal Martinez

 

 

 

C’est la lumière qui m’a décidé. Une lumière joyeuse et franche. Une lumière qu’elle aimera et qui saura chasser les hantises assassines.

Je contemple ce mur et vois sa silhouette souple y danser un ballet lent, très lent. Ses bras, sa taille, son profil… le matin quand elle passe devant la fenêtre, les yeux à peine ouverts, le visage flou encore des errances de la nuit.

 

Je compte sur cette lumière pour la ramener vers moi, vers nous. et la musique aussi. D’abord on commencera par Bach. Les notes la prendront par la main et lui répèteront patiemment, jour apres jour l’éloge de la clarté et de la joie qui demeure . La petite fugueuse qui s’en va malgré nous, malgré elle à travers de sombres broussailles épineuses qui la retiennent et chaque mouvement qu’elle fait  déchire sa chair fragile un peu plus profond…

 

Ici tout est lisse, net, elle ne pourra pas se blesser.

On suspendra aux fenêtres des rideaux qui joueront à cache cache avec les rayons du soleil.

Et aussi un grand canapé rose avec d’inombrables coussins. Pas grand chose mais le canapé rose et un tapis et de la musique.

Et des fleurs aussi, ah, oui ! des fleurs que nous changerons tous les jours pour lui éviter la mélancolie de les voir se faner et mourir.

 

Ses yeux d’or sombre sont devenus obscurs et absents. Les médicaments m’a-t-on dit. Ou peut être les démons qui déchiquètent sauvagement son coeur et sa raison.

C’est la lumière qui m’a décidé à louer cet appartement, et l’arbre aussi. Oui, cet arbre de l’autre coté de la vitre et ce merle exubérent qui saura nous réveiller le matin.

 

La bas, à l’hopital, elle dort sans cesse, pas de matin et pas de soir. Elle s’absente, elle sombre et disparait.Je veux la garder prés de moi et la réveiller de caresses, de lumière, de chants de merle et de fugues de Bach.

 

Sur l’écran du mur je déroule patiemment les images d’un futur auquel je veux croire de toutes mes forces. Le film se coince, se fige, retour  arrière, j’essuie mes larmes, et recommence la scène… clap !

« Le mur, la lumière, Bach, le merle, les caresses, Nathalie, Nathalie…. »   

 

Renée Doumergue

 

 

 

Dedans dehors, visible, invisible

A quel degré de perméabilité ?

Fenêtre, offrirais tu l’accès aux fruits et fleurs extérieurs ?

Regard, mettrais tu en lumière ses seules réalisations ?

Plissures, glissement, renflements, diverticules

Pommes d’amour et frondaisons tisseraient une donnée vibrionnante

D’un univers en construction éternelle

Le but serait

Le toucher de l’infini fascinant

Dans ses mirages renouvelés

 

Brigitte Jean

 

 

 

 

 


 

6

 

Je laisse derrière moi un chemin

Je ne me retourne pas

Je veux oublier d’où je viens

Et d’ailleurs vous le voyez bien

Je suis seul.

 

J’aurais tant aimé

Y rencontrer le petit chaperon rouge

Et le mettre en garde

Contre le grand méchant loup

Qui rôde toujours à l’affût de chair fraiche.

 

J’aurais tant aimé

Y croiser Atchoum

et ses six compères

je les aurais mis en garde

« Blanche-Neige ne doit pas ouvrir la porte ».

 

J’aurais tant aimé

Y cheminer avec Perrette

Elle aurait moins sauté

N’aurait pas fait de châteaux en Espagne

Et n’aurait pas été battue.

 

J’aurais tant aimé

Y cheminer avec Rimbaud

« comme un oiseau il chanterait »

Et j’aurai mêlé mes vocalises

Pour tout oublier.

 

J’aurais tant aimé

Mais le ciel ne sera plus jamais aussi bleu

l’herbe aussi verte

un nuage va tout obscurcir

il faut que je me sauve.

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

LE CHAMP DU MONDE

 

Je chante depuis la nuit des temps.

 

Un œil de bœuf n’est pas toujours bovin.

 

Depuis la nuit des temps ? Mais il fait jour.

 

Je peux voler, aussi.

 

Parfois me vient le désir de brouter, de paître.

 

Toutes les routes mènent à l’horizon.

 

Combien mesure le champ du monde ?

 

Chant : 2) nom masculin : «  face étroite d’un objet et spécialement d’un parallélépipède . Le chant d’une brique, d’une pierre » Dictionnaire Le Robert

 

Je suis un bipède chantant.

 

Cui-cui, parfois j’ai peur que ce soit cuit.

 

L’âne a de grands yeux tristes ourlés de longs cils noirs.

 

Naïf :(vieilli ou littéral) : originaire, naïf (Dictionnaire Le Robert). Je suis naïf du chant

 

 

J’ai une ombre très délicate.

 

 

Dans leurs cris il y a aussi un chant.

 

 

Le bœuf aussi a de beaux yeux.

 

 

J’écris silence avec deux l et sans ciller.

 

Il n’y a qu’un m pour séparer l’âne de l’âme.

 

 

Le bœuf et l’âne, ça me rappelle une autre histoire…

 

 

Être là, lalala lala la

 

 

Ame : « petit cylindre de bois calé sous le chevalet entre les deux tables d’un violon. » (Dictionnaire Le Robert)

 

Parfois, je me cache dans les arbres pour leur faire croire au silence.

 

Dans l’histoire du bœuf et de l’âne, j’y étais, mais ils m’ont oublié.

 

 

Paître là, lalala lala la.

 

 

Je vais y aller, avec deux l.

 

 

J’aime chez le bœuf cette façon d’avaler les voyelles, dans son œil aussi.

 

 

Je chante depuis la nuit des temps.

 

 

Dans mon nom, il y a l’s pour siffler, tout le reste est voyelle : voyelles pour s’envoler, pour chanter : OISEAU

 

 

Je suis là, lalala lala

 

 

Nous aussi, bœuf et âne, n’avons qu’une consonne. Et la nuit des temps, on s’en fout, il fait jour.

 

 

Vraiment, je vais y aller, avec deux ailes.  Lalala lala la

 

 

Et traderi dera   (et trallala)

 

Marie-Pierre Vinas

 

 

 

 

Herbe couchée

Arbrisseaux, petit arbre

petit chemin, petits champs

Regard alentour

Silence

Savoir faire du simple avec du vide

 

Pas de rocher déchiqueté abrupt au-dessus de l’eau déchaînée

Pas de montagne sèche aride terre sublime

Pas d’odeurs enivrantes de thym sec chauffé à blanc au soleil

Pas de vent brûlant chargé de sable qui fouette le visage

 

Pas de bleu éblouissant à perte de vue

Pas ces milliers de bleus différents, les compter rend fou

Pas de perte possible dans une quelconque immensité

Pas de clapotis délicieux, roulis de l’eau qui se retire des galets

 

Rien de tout cela

Seulement du vert calme

Silence

Savoir faire du simple avec du vide

 

Autant aller voir ailleurs…

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

Un chemin serpente entre deux collines, au loin un chêne. Moi au premier plan, dans un châtaignier chantant. Des vergers en pentes douces et de minuscules figures humaines y travaillant. Au dessus d’eux et guerre plus grand, je passe en planant. Un village, une église et le soleil qui se lève. Je suis au sommet du clocher, avec mon ami le coq discutant. Une rivière formant un coude. Un saule pleureur plongeant ses branches dans l’eau. Je suis sur l’autre rive, dans l’eau me contemplant. Des rochers escarpés, un torrent fougueux. Un arbre qui tend ses branches au-dessus du vide. Sur le bord un vieil homme, pinceau en main,  devant un chevalet. A la pointe d’un rocher, au milieu des gerbes d’eau, moi, pour le peintre posant. Des joncs et des iris au bord d’un lac. Sur la plus belle des fleurs, un papillon. Au-dessus, moi, ailes déployées, avec l’insecte de beauté rivalisant. Un près où paissent des moutons gardés par un chien. Dans le coin, un bois de peupliers alignés à l’équerre. Le berger sous un arbre fumant la pipe et moi dans le ciel, les surveillant. Chantant, volant, piaillant, picorant… Tout autour de moi s’étend un paysage bien plus vaste, mais qui n’existe que parce que je pourrais l’explorer dans ses moindres recoins, me perdre dans les milles détails de sa vie ou m’envoler vers le ciel pour l’embrasser d’un seul coup d’œil. Je suis le petit oiseau des assiettes en porcelaines peinte, celui dont votre regard imite le vol, lorsque dégageant peu à peu les mets que l’on vous a servi, vous découvrez la peinture naïve d’une scène champêtre. Mais ne vous arrêtez pas en si bon vol et continuez à explorez la scène en dehors de l’assiette, dans tout ce qu’elle ne vous montre pas et qui est aussi vaste que le silence qui entoure un poème.

 

Benoit d’André

 

 

 

 

JE et le silence

Parle et pour ne rien dire

tout est Arrheu dire

Tout est mes langes

Si près, dire un lointain avenir

Silence en boomerang revenir

Plus dur sera le « chut! » des mots

Des non dits maudite raisonnance

Rien n’est O.K, tout est écho…

 

Chantal Martinez

 

 

 

 

 

 


7

 

Forcément Hopper

J’y suis allée pour lui

Londres, été 2004

Pour oublier l’autre

Le retrouver, lui

Me perdre dans ces dessins trompeurs

Ces semblants de banalité

Cette vie toute faite

Ce quotidien occidentalisé

Ce bonheur latent

Londres 

Instants fugitifs

Une femme, plusieurs hommes

N’en choisir aucun

Juste Hopper 

 

Valérie Lévy

 

 

 

 

 

Voyage

oiseau de voyage

chaussons de peluche qui regardent

oiseau bat des ailes en spirale

longues plumes blanches

 

Puits sans eau

pieds dedans

eau de pluie

absente

 

Voyage sans visage

oeil d’oiseau latéral

poussée d’air ascendant

oeil bleu du ciel

 

mousse peluche verte

chaussons fourrés aux orteils

poids de l’hiver

dedans

 

Voyage

longues ailes blanches

frôlent la paroi

s’élèvent

 

Sommeil

épaules dans les talons

ça suinte dans les poumons

le jour se lève

sans moi

 

Mn

 

 

 

 

 

Etirement…

Grand étirement…

Un cygne flotte dans les airs

Une grâce de ballerine aux bras infinis

qui s’agitent

le port de la danseuse si légère

si légère

dans une brume légère

matinale

brume

brume ouatée

grise et ouatée

une ballerine en tutu blanc

aux bras ailés

attrape le trapèze qui passe

et s’envole dessus

en un clin d’œil

 

L’œil suit les allers retours de l’oiseau blanc

Gracile

Aucune apesanteur

Balance

Balance

Tout le corps, les longues jambes fines

Et toujours les bras

Tout vole

Vole

Vole haut

si haut

si libre

Elle peut tout faire

tout entreprendre

Le monde lui appartient

Et elle le sait

Elle le sait bien

Elle a tous les droits

Elle est tout à fait réveillée à présent

Et elle rit à gorge déployée

de toutes ses pensées

Elle rit encore…

 

Enfin la journée peut commencer !

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

Je ne veux pas sortir de mes draps. Le jour qui commence là-bas, je n’en veux pas.

 

Mes rêves durent encore dans mon esprit; rien à faire, ils ne partent pas de moi, rien ne m’invite à me lever.

 

Aube. Choses. Doses de lumière de l’autre côté de ma chambre.

 

Non, je ne me lève pas encore, je reste dans l’or des aspirations que nul n’ose contrarier: je rêve de choses closes en moi que je ne vous dirai pas.

 

Les yeux encore fermés par pur caprice malgré l’heure, j’écoute la ville qui bruisse: vacarme tolérable d’une circulation urbaine rassurante, encore lente: les voitures rampent en bas de chez moi.

 

Les minutes se succèdent; il me semble que je ne sais plus du tout à quoi j’ai rêvé tout à l’heure: je crois que hier soir je me suis endormie hurlant dans ma conscience que c’est la dernière fois que je m’endors.

 

Je ne veux plus me réveiller, je préfère le lange de mes draps. Que ferais-je de plus agréable debout et éveillée, que rêveuse et allongée?

 

La ville qui s’éveille de l’autre côté de chez moi, ne me donne pas envie de la rejoindre, de me joindre à son activité, cette effervescence suspecte.

 

 

Finalement, par curiosité et pour rire, je consens à ouvrir un oeil : un oiseau a salué mon courage en passant et pépiant dans l’air nouveau.

 

Après tout, est-il fidèle? Passera-t-il demain aussi pour m’inviter à me lever?

 

Nature gagne sur le foisonnement des immeubles des hommes: les oiseaux réveillent les rêveuses.

 

Anne Le Corre

 

 

 

 

 

Rêves de la nuit qui s’échappe sans me laisser le moindre souvenir. Sinon un trouble.

Je ne vois que la toiture de la maison d’en face. Combien de fois regardé sans jamais l’observer. Comment était ce rêve ? Je ne sais ! La blancheur de ma robe jouant dans le vent et la lumière. Doux zéphyr qui réveille les sens et endort la nuit pour un jour nouveau. Paisible compagnon matinal qui caresse ma peau et me ramène à la vie. Subtil parfum encore endormi par ce rêve étrange.

Quel était ce personnage tout de gris vêtu dans l’ombre de mon dernier sommeil ? Déjà rencontré ? Personnage mystérieux que faisiez vous dans si peu de lumière ? Pourquoi cacher votre visage ? Devrait il me faire penser à une piste brouillée, à un quelconque allié ?

Que faisait votre main dans la poche de votre veston ? Cherchait elle un objet ou bien était elle simplement posée là pour se reposer et vous donner le temps de me regarder ?

Je fais des efforts pour lutter contre la fuite de ces instants gérés par mon inconscient mais je n’ai pas la force. Ce rêve me semble inachevé et je ne peux le retenir ; il s’évapore dans une symphonie de lumière de ce matin heureux.

 

José Nadal

 

 

 

 

 

T’inspirer à ne plus entendre ton souffle

Toi pâleur de la nuit

Qui assombrit de ta lourdeur

Le voile de mes nuits

Maintenant dans cette torpeur

L’éloge de la tromperie

 

Mais te déglutir encore

Sans geste aucun,

Scandant du dedans

ton rythme incertain

Cette transe immobile

Des univers morts nés

 

Chantale Gauthier

 

 

 

 

Assise, les yeux dans le vague, elle poursuivait son rêve de la nuit.

La fenêtre s’ouvre sur un paysage à l’infini.

 

Elle songe à la nuit qui vient de se terminer.

Pour une fois, les cauchemars ne l’avaient pas poursuivie.

La première fois depuis de si longs mois. Elle ne savait même plus depuis combien de mois, elle était là.

 

Son rêve revenait, elle le revivait et tout d’un coup elle était à Venise.

 

Elle avait remonté le canal, celui qui serpente entre les palais vénitiens.

La musique avait envahi les rues, des rires à gorge déployée serpentaient dans les ruelles.

Elle flottait, le visage recouvert de son loup.

Personne ne la reconnaitrait pourtant ; elle n’était jamais venue auparavant ; elle réalisait enfin son rêve.

 

Elle se faufilait entre les passants, parfois les traversait quand la foule était trop dense.

(vous ne rêvez pas, elle était devenue si légère, si diaphane qu’elle en était transparente, pas invisible, pas encore)

Elle n’errait pas comme d’habitude, elle n’était pas cette nuit une âme en peine.

 

Elle savait qu’au bout de la nuit, elle le retrouverait. Elle attendait ce moment depuis si longtemps.

Elle n’avait plus peur, elle était calme, apaisée.

(elle avait bien fait de ne pas prendre les pilules blanches et rouges que depuis des mois on l’obligeait à avaler. Cinq jours, plutôt cinq soirs, qu’elle faisait semblant et les cachaient au fond du tiroir. On ne sait jamais un jour peut-être elle les avalerait toutes pour s’envoler définitivement).

 

Elle attrapait des mots au hasard, s’en emparait.

Elle volait de mots en mots, devenait funambule sur le fil qu’ils tissaient d’un bout à l’autre de la ville.

 

Elle était enfin libre.

 

Danielle Masson

 

 

 

 

 

A L’HOMME DEBOUT

 

Te voilà, à nouveau, poussé par « l’ombre du vent » de ZAFON, dans ton cimetière des pages oubliées. Celui des fragments de papier sauvés de la tyrannie imbécile

Te voilà comme expatrié à nouveau sur ta terre: tant de souvenirs gommés sous la bombe zélée d’un tagger sans pitié, tant d’oublis falsifés, tant d’idées hors ta loi te l’avaient rendue inconnue , inhospitalière. Impraticable dans les ornières de la sauvagerie passée….

Ton cerveau essoufflé avait cessé de battre après l’effondrement

Saccagé et pillé…Un homme éberlué dans une mortisphère…

Te voilà à nouveau devant cette porte…

Ta main va retrouver la poignée de bois, lisse et douce, un léger mouvement du poignet, un grincement familier sonnera une alarme feutrée.

D’abord grincheuse la porte cédera sous l’hésitante pression.

Dans la pénombre, l’aventure se poursuivra jusques aux lourds rideaux de cretonne, entrechocs des anneaux de laiton cliquetant leur note sourde.

Sans violence, la séparation invitera la lumière à déflorer la pièce…Le dos tourné d’abord, intimidé par la gravité du moment

Puis dans l’émotion le regard vérifiera la précieuse comptabilité des souvenirs, caressera le déguisement gris poussière tiré aux quatre épingles sur des meubles muets, feuillètera les objets au passage. Un à un ils ébaucheront une histoire connue ou inventée

Mais avant tout refaire sien l’inventaire fragile de ce temps retrouvé..
Les sons, les bruits, les personnages viendront plus tard

Le temps est venu de te remplir, non de t’encombrer…

 

Chantal Martinez

 

 

 

 

 


8

 

Tu ne trouves pas qu’il fait un peu frais ce matin ?

Frais… ce matin… frais ce matin ? Un matin frais donc. Oui, c’est possible. Ce pourrait-il que nous soyons en automne ?

Je ne sais pas. Je note la fraîcheur du matin.

Fraîcheur… fraîcheur du matin… car il ne s’agit pas d’une autre fraîcheur que celle du matin. La fraîcheur de l’après-midi n’est pas celle du matin. Elle ne fait pas frissonner comme celle du matin. Elle est, la bienvenue. Elle rafraîchit du trop de chaleur. Celle du matin… la fraîcheur du matin ne va pas sans quelques frissons le long de la colonne vertébrale.

J’ai mis mon châle.

Il ne s’agit pas non plus de la fraîcheur de l’eau. Ou va-t-on avec la fraîcheur de l’eau ?

En montagne.

A l’heure du pain frais, tu a constaté la fraîcheur du matin.

Du pain chaud.

Du pain chaud. Nous sommes sûrement en automne. Pourquoi as-tu notée la fraîcheur du matin ?

Elle m’a surprise, je ne l’ai pas crue. J’étais vêtue de la même chemise que la veille. Hier je n’ai pas eu froid, aujourd’hui le frisson m’a parcourue.

Pourquoi as-tu douté de la fraîcheur du matin?

Mon corps d’aujourd’hui est-il le même que celui d’hier? Sera-t-il le même que celui de demain ?

Comment savoir ? Et le mien ?

Nous avons fait l’amour hier.

Je m’en souviens.

Faisons l’amour avec nos corps d’aujourd’hui.

Faisons l’amour.

Ils font l’amour.

Nos corps d’aujourd’hui sont les mêmes que ceux d’hier.

Ah ? Nos corps d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que ceux d’hier.

Ah.

Comment savoir qui ?

Je suis nue, je n’ai pas froid.

Le soleil s’est levé

Ton sexe m’a réchauffée.

Le lait a refroidi

Le pain a durci.

Tes lèvres sont humides.

Crois-tu que nous serons en automne demain?

Je ne sais pas.

Sur le mur au-dessus du lit, le thermomètre indique la température, le calendrier indique la date et la saison.

 

Mn

 

 

 

 

Angèle est descendue tôt ce matin.

Je l’ai vue marcher jusqu’au bout de la rue, se balançant d’une jambe sur l’autre, dans une drôle de cadence, comme si son poids était divisé en deux parties. Comme si son corps avait deux poids distincts, bien séparés, qui passaient tantôt à gauche, tantôt à droite…

Elle tenait son cabas serré. Elle portait son manteau marron, celui qui laisse un peu dépasser la robe.

– Je vais chez le rhumatologue. C’est mon premier rendez-vous chez le docteur depuis les vacances. C’est le début de la saison…

Elle a tourné à droite au bout de la rue, et je l’ai perdue…

 

 

J’ai levé les yeux, il y avait Armand à sa fenêtre, avec son bonnet rasta et tous ses cheveux dedans, qui font une grosse boule sur sa tête. Il regardait en bas, il cherchait quelque chose ou quelqu’un qu’il n’a pas trouvé. Il avait l’air tendu, énervé.

– Mais elle est passée où cette garce ? Je lui avais pourtant dis de ne pas partir sans son cartable !

Il a éternué puis a disparu à l’intérieur… Il n’a pas fermé sa fenêtre… J’entends la musique à fond…

 

 

Pascal erre dans la rue depuis au moins quinze minutes. Il attend. C’est évident. Lunettes noires. Pardessus en cuir. Chaussures cirées. L’air sombre. Il avance lentement, très lentement. Il est très en avance à son rendez-vous. Arrivé au bout, il revient sur ses pas. Toujours très lentement. Puis recommence. Perdu dans ses pensées matinales…

– Quand je pense que ce soir, il va falloir encore parler, encore parler. Je n’en peux plus de ressasser. Elle m’épuise.

Et soudain, de la manière la plus inattendue et dans un changement radical de rythme, qui passe en une demi seconde de la nonchalance dépressive à la vitesse du marathonien stressé, il tourne d’un quart de cercle et entre sous un porche d’un pas décidé.

 

 

Gérard avance du bout de la rue d’un pas régulier et pressé, sourire aux lèvres. Le dessus du crâne chauve. Costume gris, cravate serrée.

Jeanine, de dos, arpente la rue en sens inverse. Tailleur tweed, bottes à talons, sac en cuir à l’épaule. Ils marchent l’un vers l’autre. Ils approchent, approchent… Il lui attrape la taille qu’il entoure de son bras gauche. Ils ont la connivence d’une complicité discrète mais évidente.

Lui : – Je la veux. Je n’en peux plus. J’espère que ça ne se voit pas trop…

Elle : Pourquoi ? pour son argent ? pour mon boulot ? pour le plaisir ? je ne sais pas trop…

Ils disparaissent à l’intérieur d’un immeuble aussi vite qu’ils se sont retrouvés.

 

 

Oui, c’est vrai, il fait un peu frais ce matin. Faudrait voir à pas s’enrhumer… Mieux vaut fermer la fenêtre et m’occuper de mes affaires !

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

Humer avec difficulté l’air du matin !

 

–  Ah bon ?

–  Oui ‘’je suis pris’’, après être resté un peu en terrasse hier soir.

–  Tu étais seul ?

–  Ben, c’est-à-dire que la saison s’est rafraîchie et que seul ou pas, on s’enrhume

                facilement ‘’à la fraîche’’

–  La question n’est pas là, étais tu accompagné ?

–  Evidemment, tu ne me vois pas ‘’bader’’ tout seul en attendant la nuit, mais,…’’ pourquoi

     tu me poses’’ toutes ces questions ?   Tu sais bien que je prépare un texte pour

     ‘’Centnouvellesdetoi’’ et que j’avais besoin de conseils pour écrire avec toutes

     ces femmes. On n’est pas beaucoup d’hommes à’’ tâter’’ de la plume et va savoir ce

        qu’elles vont  penser en apprenant que je m’enrhume si facilement.

–   Mais c’est qui ta conseillère préférée ?

–   Ah, ‘’comment tu y vas’’ avec tes allusions, d’abord je n’en ai pas qu’une et ça dépend de   leur disponibilité.

–    Si je comprends bien tu es souvent en leur compagnie !

–    Tu sais bien que de temps en temps, je change de département, ce n’est pas toujours

         pareil !

–    Si je comprend bien tu t’intéresses plus à l’écriture qu’aux boules ou je ne sais pas quelle

          activité d’hommes, de vrais, qui ne s’enrhument pas à la première occasion venue.

–    C’est vrai, je le reconnais, je préfère souvent la compagnie féminine, mais c’est du sérieux,

    elles m’apprennent à moins faire de fautes, à soigner plus mes accords et tout un tas de

    choses que tu ne m’as jamais appris.

–    Si je comprends bien maintenant, tu prends des contacts par internet pour éviter de

    t’enrhumer.

–     Je vois bien que’’ tu te fous de moi’’ mais c’est vrai que c’est mieux par internet, tu n’as

     pas  vu à quelle heure ils les ont fait lever à Manosque ? sans parler du trajet tout seul,

si au moins une de mes conseillères avait pu m’accompagner !….

 

Yvon Javel

 

 

 

 

 

« 3° au thermomètre ce matin. Le temps s’est refroidit brutalement » La première phrase qu’il prononça en arrivant ce matin-là.

C’est vrai qu’il avait quitté sa maison pour aller la rejoindre chez elle au bout du chemin.

 

Le jour s’était levé.

 

Et tout d’un coup, dix éternuements de suite.

 

« Faut mettre des chaussettes et un bonnet de nuit. », lui dit-elle en riant

 

Et ils commencèrent à se moquer l’un de l’autre. Car elle aussi elle se mit à éternuer. Mais normal, elle se promenait toujours pieds nus dans la maison. Été comme hiver, sur le sol en carrelage de la maison, sur la terrasse en bois autour de la maison.

 

« Dommage que je n’ai pas d’orange, t’as besoin de vitamine C », elle n’allait quand même pas lui proposer de l’ail et des oignons. Parfait remède de grand-mère pour chasser le rhume mais parfait tue l’amour, pensa-t-elle en riant.

 

Et tout d’un coup même le chien se mit à éternuer.

 

Danielle Masson

 

 

 

 

« Il fait un peu frais cematin »

sucura-t-il de ces mots miel lavande

« Malgré ce, je n’ai pas froid aux yeux »

saisit Elsa, le mettant à l’amande

Prévert , ardent amant quelque peu refroidi

Fut fort déconfit de la fanfaronnade

Le miel réfrégéré en devint… cassonade!

 

Chantal

 

 

 

 

 

« Tu ne trouves pas qu’il fait un peu frais ? » dit-elle, se dirigeant vers la fenêtre.

Fenêtre bleue, du bleu qu’elle aimait.

La veille ils étaient arrivés dans l’hôtel, fort tard, fatigués. Pas étonnant, 600km de route, forcément, ça crève ! Juste un arrêt pour avaler un café et deux croissants. Ensuite, nuit à dormir et enfin, ce matin, la détente, le plaisir, et la découverte que leur chambre était bleue.

« C’est un bon présage » pensa-t-elle. Elle adorait le bleu.

Leur histoire si courte se poursuivait sous des auspices bienveillantes. Le romantisme l’envahissait. Elle s’en défendait et le repoussait normalement. Aujourd’hui elle s’en laissait envahir avec délectation.

Par la fenêtre bleue elle découvrait un paysage qu’elle s’apprêtait à trouver beau quand il dit : « Moi ce matin, j’étais un peu enrhumé, et vous ? »

Ce « vous » la fit sursauter. Quand on s’aime -même depuis trois jours seulement- mais quand on s’aime vraiment, on ne se dit pas « vous ».

Ce coup de foudre, c’est sûr, ça leur était tombé dessus si brutalement. Ils avaient accueilli l’événement avec ferveur et émerveillement.

Le « vous » avait comme brisé quelque chose dans la magie de leur histoire. « C’était bien une histoire d’amour » se répétait-elle.

Au-delà de la fenêtre bleue, on apercevait quelques collines douces au loin, un début de village et plus près, un champ de lavande- couleur lavande.

Le ciel, fidèle à lui-même se montrait bleu surtout mais aussi blanc, rose et doré.

Normal ! un lever de soleil ça se permet plusieurs couleurs !

Près de la fenêtre : des fleurs séchées dans un pot de terre et quelques jolies pierres, lisses, froides…

La jeune femme frissonna tout à coup.

L’homme s’étirait, baillait et réclamait, « J’ai une faim de loup. Vivement le petit déjeuner ! », avec un air gourmand et jubilatoire. Le même air aurait parfaitement convenu à quelque déclaration du genre « viens dans mes bras…viens m’embrasser… »

Elle comprit que ce n’était pas le début d’une histoire d’amour.

 

Micheline D

 

 

 

 

 


9

 

J’étais bien dans mon rêve…

Quand le premier rayon du soleil a traversé le rideau et est venu heurter mes paupières closes, je crois bien avoir sursauté. Je me suis efforcée de reprendre le fil du songe.

Je serre mes poings et mes paupières, j’essaie d’empêcher le jour de me réveiller tout à fait.

Trop tard ! Le mal est fait !

 

J’ai fini de flotter dans ce bien-être pur qui égayait mon rêve. La maison de Mamé s’estompe peu à peu, son sourire disparaît dans une brume opaque. L’escalier qui conduit au grenier semble se perdre… Pourtant, tout semblait si réel.

Mamé et ses bonnes joues rouges, Papé et son air grognon qui cache son bon coeur, l’odeur du repas qui embaume la cuisine, le martellement de la pluie sur les vitres de la véranda. Alexis et Aurore riant aux éclats devant les pitreries du chat Gaston…

Alexis… Aurore… Ils ne sont pourtant jamais venus dans cette maison… Ils n’ont jamais connu Papé et Mamé. Ils n’ont jamais joué avec Gaston. A leur naissance, Papé et Mamé nous avaient déjà quittés, le chat était mort de vieillesse et la maison vendue depuis longtemps.

Pourtant, ces enfants-là semblaient à leur juste place. Comme nous l’étions avec

 

mon frère, au même âge. Couvés par le regard bienveillant et attendri de nos grands-parents.

 

La réalité finit par s’immiscer dans ma conscience. Je reviens de mon enfance avec un sentiment de perte mais aussi de bien-être. La journée peut commencer.

 

Ce soir, je reprendrai peut-être mon rêve là où je l’ai laissé. Dans une odeur d’amour, de tendresse et de rires.

 

Muriel Pioggini

 

 

 

 

 

Il est là

Derrière une des fenêtres

Je le sens 

Je le cherche

Il ne doit pas savoir

Je vais le retrouver

Je ne vais jamais le retrouver

Les deux sont possibles

Opter pour un chemin

Y croire

Attendre

Qu’il apparaisse

Trop tard

Il est parti

Mes pieds ont froid sur ces marches métalliques

Labyrinthe de l’espace

Dédale de la vie.

 

Valérie Lévy

 

 

 

 

 

Fausse consigne

 

Petite inspection de l’image noir et blanc, posée là comme le témoignage neutre d’un drame

qui aurait lieu, Quand, pourquoi ?

Les échelles sont dressées sur la dernière partie du bâtiment, permettant au personnel de

secours de passer en extérieur d’un étage à l’autre par les terrasses des appartements.

‘’ Au signal d’alerte au feu , tenez vous prêts à évacuer’’

C’est ainsi que la consigne pouvait leur être donnée, assortie du mot pause. Mais pause

pour qui ? pour attendre qui ? Quand ?

 

Fausse alerte ! Ce n’était pas la bonne consigne. Par acquis de conscience, je suis retourné

voir le net, et la consigne devenait encore plus insolite. Me demandant si la sobriété de la

première consigne n’était pas plus évidente à traiter que cette proposition de rêve avec des

échelles semblant plonger dans une hyper réalité, je devais prendre avec un peu de recul.

 

Vue de mon lit, la scène hier, semblait habituelle, si ce n’était ces échelles que je n’avais

jamais vu auparavant.

Perdant du même coup aujourd’hui, un peu du sens des réalités, je m’agrippais aux barreaux

de mon lit, voulant en descendre malgré mon jeune âge, ou plutôt, malgré mon handicap.

Celui-ci n’atteint pas que les jeunes hommes, mais aussi ceux qui ont respiré des vapeurs

toxiques ou fumé des revêtements à la qualité douteuse.

Oui, la veille j’avais pris un de ces somnifères qui permettent de lutter contre la douleur

atroce qui me taraude le crâne. Surtout du côté droit, là où j’étais tombé  la nuit précédente

en franchissant mon lit à l’insu des pompiers.

Le jour commençait à pointer au travers de légers rideaux qui me permettront toujours

d’observer la cour avec ce flou et cette douceur qui m’aideraient à supporter la réalité

froide de cet espace inquiétant.

Inquiétant me dites vous ? mais oui, comme tous ces lieux presque sans âge, issus de tableaux

sans réalité démontrée, qui infléchissent les propositions d’écriture de Centnouvellesdetoi.

Le rêve a assez duré je dois envoyer mon texte à l’heure dite, en me frottant les yeux.

 

Yvon Javel

 

 

 

 

 

Ils sont à New-York.

Ils entrent dans ce très grand hôtel de luxe.

Un luxe inouï !

Un luxe comme on n’en fait plus.

Un luxe des années trente…

Ils y entrent ensemble, vraiment ensemble.

Ils s’approchaient de l’accueil, tout n’est que boiseries, cuivres étincelants, lustres de cristal, moquettes moelleuses…

Ils demanderont leur clé.

Elle n’est pas là !

La clé n’est pas là ? Mais où était-elle alors ?

On leur a indiqué quelqu’un, assez vaguement, quelqu’un près de l’ascenseur…

Ils approchent donc de l’ascenseur.

 

Là, se trouverait une sorte de matrone-femme de chambre.

Elle tiendrait dans sa main droite un grand nombre d’objets identiques, qui pourront être des badges. Elle cherche le leur. Ne le trouvait pas. Elle en fait tomber plusieurs.

Finalement, elle leur en tendait un.

Ils le regardent, interrogatifs, étonnés. Cet objet, ce badge, c’était LEUR clé ?

Bon. D’accord !

 

Ils ouvrent la porte de la chambre.

Surprise ! Elle ne sera pas vide…

Toute la chambre est peuplée d’une tribu d’adolescents hyppies, allongés partout dans des sacs de couchage, et qui ne veulent pas bouger. Pas question. Ils ne bougeront pas.

Et surtout, ils se moquent d’eux ; de lui en fait.

Ils se moquent de lui parce qu’ils le trouvent mauvais, ridicule, ringard. Ils rient de lui.

Et lui en est totalement blessé, triste, vexé.

Au point qu’il disparaîtra dans la pièce du fond.

 

Alors, elle, elle entre dans une rage folle. Elle le défend. Corps et âme. Elle parle fort. Argumente.

Les traite de tous les noms.

Les secoue.

Les oblige à se lever, à vider les lieux.

C’est dur, mais elle y arrive.

Elle n’hésite pas à employer la force. La force physique même.

Elle les pousse carrément dehors.

Ouf ! difficile mais ça y est, ils sont tous partis.

Elle a enfin refermé la porte.

Elle souffle un temps.

 

Elle se retourne.

Il n’y avait plus de limite à l’espace. Plus de murs.

Plus rien qu’une porte, une autre, celle qui va au fond…

Où est-il ? Elle doit le retrouver…

Elle le cherche partout… passe par la porte qui va au fond… ne le voit pas… ???

Mais qu’est-il devenu ?

 

Et c’est là, enfin,

tout au fond de la pièce du fond,

qu’elle le découvre…

qu’elle découvre ce qu’il est devenu…

avec un mélange d’effroi et de tendresse…

et malgré ce qu’elle voit, malgré sa peur,

malgré son appréhension de toucher la sorte de créature qu’il était devenu,

elle avancera vers lui…

avec courage,

il est si petit, si petit, si petit, …

elle se baisse…

elle le ramasse…

le met dans ses bras et le berce,

il est devenu si minuscule,

une sorte de Pokemon,

tout doux, tout gentil, inoffensif,

malgré son effrayante image…

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

Je me souviens de cet immeuble où j’ai grandi. Parfois j’en rêve encore, là où vit ma grand-mère. Même dans mes rêves l’entrée du bâtiment sent le poisson. C’est normal, il se trouve à l’île de la Martinique. Je rencontre Mme Rodrigue qui me salue avec au bout de sa laisse Milord, son caniche nain. « Qu’il est moche ce chien », mais elle est bien aimable et cet animal est la seule chose qui lui permette de combler sa solitude. Après mes promenades au port, j’avais pour ordre de la grand-mère de rapporter le pain de chez Mme Salisse sous peine de prendre un sacré savon. Alors vêtue de mon simple bas de maillot je rentrai sans sa boulangerie pour y prendre un seigle tranché et un carambar et je rentrai dans mon HLM, fatiguée de ma journée avec mes amis.

« Coucou Ita, c’est moi, le pain je l’ai pris, j’ai vu Mme Rodrigue, elle te passe le bonjour et demande si tu es au courant pour la voisine. « oui, oui ». Je passe dans la cuisine, ça sent bon le poisson ce soir, je vais me régaler. C’est toujours un plaisir d’aller en vacances chez ma grand-mère.

Parfois j’en rêve encore et lorsque je me réveille un petit pincement au cœur s’installe et la sensation que quelque chose me manque. Mais je me console en sachant qu’une partie de moi est restée là-bas et que mes rêves me permettent de revivre ces magnifiques souvenirs.

 

Ludivine.

 

 

 

 


10

 

Mes Amis,

 

Me voilà enfin parvenue au bout du voyage… Le temps m’a paru long mais les escales étaient nécessaires. Il me fallait revenir sur le passé pour enfin pouvoir m’engager vers le futur.

 

Sans regrets, sans remords, me voilà sur le quai de cette gare. Les gens courent, s’agitent. Les trains arrivent puis repartent. L’annonce des correspondances se perd dans le brouhaha ambiant. Je suis sereine. Le temps qui a passé a pansé les plaies…Elles ont parfaitement cicatrisées et je suis à nouveau moi-même, mais plus calme, moins pressée.

 

Les épreuves que j’ai traversées m’ont mûrie. Je ne regrette rien. Si c’était à revivre, je recommencerais. Vos regards, vos égars, votre amitié, votre présence m’ont manqués. Ils me hanteront encore longtemps.

 

Vous comprennez bien que nous ne nous verrons plus.

 

Je ne reviendrai pas…je penserai parfois un peu à vous… puis, je vous oublierai sans doute comme vous m’oublierez.

 

Muriel Pioggini

 

 

 

 

 

Personne ne croira

Personne ne pourra imaginer

Le monde d’ il y a des milliers d’années 

Le monde d’avant le monde

Le monde de mon règne

Le monde de ma splendeur

 

Je ne croirai personne

Me racontant le monde d’aujourd’hui

Le monde d’après les horreurs

Le monde de l’anarchie

Le monde de la laideur

 

C’était un monde serein

Calme, riche et lumineux

Un monde harmonieux, fraternel, et joyeux

Un monde de plaisirs, de richesse et de liberté

 

Ce monde-ci, je vous le laisse

Ce monde-là, je n’y vivrai pas

Ces nouveaux mondes ne sont pas pour moi

 

Avant, j’étais une idole, une reine, une majesté

La femme de tout un peuple

 

Aujourd’hui, je retourne dans mon tombeau, pour toujours.

 

Valérie Lévy

 

 

 

 

 

Chère Martha,

 

J’espère que cette lettre te trouvera en bonne forme ce dont je ne doute pas, évidemment.

 

Figure-toi que depuis ce matin, j’ai une forme éblouissante, une forme que l’on a certains jours, les jours importants. J’ai joint à ma lettre une photo que j’ai prise en instantanné, de l’endroit où je me trouve et duquel d’ailleurs je t’écris, avant les grands bouleversements que j’entrevois dans ma vie.

 

Ce grand hall n’est-il pas un lieu étonnant, propice à une réflexion ample, je dirais presque puissante, et presque divinatoire: cette lumière qui entre à flot des fenêtres en hauteur de l’édifice m’atteint à l’âme, alors voilà, je te le dis tout net: aujourd’hui je quitte mes anciennes habitudes de vie, je quitte la ville et même le pays; et c’est bien à regret, tu t’en douteras que je te confie mon chat Bastien qui va mettre quelques jours avant de réaliser qu’il ne me reverra plus, ou pas de si tôt.

 

Jamais je ne me serais cru capable de prendre un jour une telle décision même si bien sûr, comme je te l’ai confié souvent, je m’ennuie depuis longtemps, engoncée que je suis au travail sans surprise, câlée devant mon ordinateur chez Harpel et Co de 8h30 à 19h00, à faire gagner des millions à des gens, rombières et autres déjà bien trop fortunés.

 

Alors voilà je pars. Je pars pour vivre un rêve, un rêve qui ressemble à ce que ce lieu dont tu as la photo. La nuit je pense tellement à celle que je souhaite être, un jour, plus tard, toujours plus tard…. Alors comme il est presque trop tard, je pars maintenant, du haut de mes cinquante ans, je me sens l’énergie inaltérable qu’il faut pour réaliser des rêves terrestres, prémices peut-être des rêves que l’on continue à faire lorsque l’on quitte définitivement cette bonne vieille terre.

 

Vais-je te manquer? Essaieras-tu de retrouver ce hall magique dans la ville, et photographié là, pour ressentir ou non l’envie de vivre autre chose, une chose que tu inventerais au fur et à mesure que tu la vis.

 

Oui, partir pour être quelqu’un d’autre, et réaliser enfin ces projets restés vagues, et en noir et blanc, coincés dans un coin de ma conscience qui s’assoupissait et que je réveille grâce à ces rayons de lumière envahissants mais que je ne repousse pas, bien au contraire.

 

Je ne pars pas en voiture ni en avion ni en train. Je prends le bâteau, direction le Sud de la planète et je commence un journal maintenant que je tiendrai au jour le jour et que je t’enverrai, sans faute dans exactement un an: ainsi tu pourras juger si ma nouvelle vie que je décrirai au fil des jours, a cette gloire si vivante dans cette photo.

 

Je t’embrasse comme je t’aime, ma chère Martha. Fais un doux câlin à Bastien. Et bien que j’ai conscience que tu n’as que trente ans et que ta vie actuelle te pait, je te jure que lorsque tu pénétreras dans ce hall grandiose où tant de badauds circulent le nez en l’air comme s’ils attendaient quelqu’un qui arriverait en soucoupe volante, tu auras à ton tour envie de prendre la poudre d’escampette et commencer une nouvelle vie qui te portera, pourquoi pas, pas si loin de moi.

 

Ton amie,

 

Anne Le Corre.

 

 

 

 

 

Mon manuscrit

 

Me voici arrivée sur le seuil de cet immense hall. Je suis minuscule, écrasée par la hauteur des arcs et des cintres, des arrêtes verticales qui filent par dessus ma tête. Les raies de lumière colossales, sont des piliers renversés par un cyclope géant. Les bases  bousculées en laissent échapper des brouillards d’atomes lumineux.

Je grimpe à quatre pattes sur l’un deux et me coince, assise . Et c’est là, le dos épousant l’arrondi de pierre que je jette ces quelques mots qui te sont destinés.

 

Lettre ouverte à TOI

 

Tu sais, je voudrais pour support un espace de peau qui s’étale. Une peau veloutée, douce lisse.

 

Mon regard y voyage. Il rampe. Il glisse.

 

Naturelle, matière vivante aux tons nacrés, zébrée d’éclair de soleil, ma main s’y déplace, contourne le grain de beauté, puis suit la ligne gris bleu de la veine.

 

Et c’est un pinceau souple que mes doigts vont saisir pour dessiner le fin ruban de mes mots. La pointe court sur la surface satinée. Elle est rapide, mais soudain elle ralentit, parfois reste en suspend, puis brusquement se remet à courir.

 

Mes narines palpitent aux légers effluves de sel, de sucre vanillé.

 

En traçant boucles, courbes et virgules, la pointe en poils de martre s’aplatit, s’élargit puis se fait mince pour mieux épouser la souplesse du parchemin vivant. C’est alors que subtilement le pinceau devient langue pour dessiner des sillons humides, cueillant au passage des saveurs de cannelle.

 

Peau, espace, respiration, émotions, tu accueilleras les tracés éphémères mais infinis, qui ne s’arrêteront qu’au point final, fixé avec détermination.

 

Ne te mets plus de barrières et laisse-toi porter par la vie au gré de tes désirs.

 

Tu dois savoir être TOI, être fier de TOI. Tu es unique. Unique pour  tous et pour MOI.

 

Laisse-TOI aimer et aime TOI aussi.

 

                                                    Maty

 

 

 

 

 

Entre deux vies.

Je suis très exactement entre deux vies.

C’est un sentiment très étrange.

Une sorte de no man’s land.

Plus comme avant.

Pas encore comme après.

Ici, lieu idéal qui n’est nulle part, même si cela ne pourrait pas être ailleurs !

Incroyable hasard, n’est-ce pas ?

Cette ville nous a rattrapés. Cela ne pouvait se passer autrement.

C’est ici la cité de tous les drames.

Ville folle, ville rupture, ville chimère, révélatrice en diable !

Que New-York est géniale et que New-York peut faire mal…

 

Que s’est-il passé ?

Je ne crois pas à l’usure prématurée de l’amour, en ce qui nous concerne.

Plutôt des zones d’ombre, des promesses trop vite oubliées…

J’avais cet espoir, fou peut-être, d’une vie de partage et d’amour, bien réelle, à venir.

J’y croyais tellement.

C’était cela le pire. Perdre ce magnifique projet de vie. Le perdre forcément.

J’ai voulu faire fi de cela. Essayer de continuer malgré cela.

Parce que l’amour ne s’abandonne pas facilement.

 

Aujourd’hui je veux tout dire. Je n’ai plus rien à perdre. Je pars. Je suis déjà partie.

Il ne me reste que du dépit et une infinie tristesse.

Je ne pouvais plus accepter. Plus du tout.

Il m’est absolument impossible de porter ce qui transpire de toi, malgré tous tes stratagèmes pour le cacher.

Je les entends dans tes silences.

Et cette manière de parler sans rien dire… conversations vides….

Je sens tout ce que tu n’as jamais dit, tout ce que tu as continué de cacher avec acharnement.

Sans doute trop dur d’accepter d’abattre ce jeu de cartes-là !

 

J’ai compris au fil de notre histoire ta manière habile de retourner les situations.

C’est retors, peut-être pervers.

Je ne veux plus être la caution de ces inversements. Tu ne me feras pas porter ce que tu n’acceptes pas de porter toi-même.

Plus question. C’est me prendre pour quelqu’un que je ne suis pas.

 

Je ne veux plus avoir mal.

Tu m’as déjà fait tant souffrir. Je ne veux plus souffrir de toi. Je ne le mérite pas.

Je voudrais pouvoir t’oublier, oublier tout, effacer tout.

 

Je t’ai aimé au-delà de tout ce qui est imaginable. Au-delà de tout ce que j’aurais pu imaginer.

Cet amour me manque atrocement. C’est cet amour que je pleure aujourd’hui.

Celui que je portais comme un trophée à la tête du monde.

Celui qui me poussait à tout, pourvu que je puisse le partager avec toi le plus possible, le plus possible !

 

Ce qui me fait aussi pleurer, c’est la perte d’un certain amour que j’avais reçu.

Celui qui était vivant, brillant, fort, présent, protecteur, généreux, inventif, rieur, coquin, sexy et tant d’autres choses encore !

Je me perds en pensées dans ses merveilleux souvenirs d’un temps perdu, j’en suis encore nostalgique… mais plus pour longtemps.

 

Ce moment est terriblement triste.

Mais extraordinairement gai aussi.

T’avoir écrit tout cela, dans ce lieu de transition magistrale qu’est une gare, et surtout Grand Central, qui n’est tout de même pas n’importe quelle gare… m’a fait un bien fou.

Et je décide de regarder vers la lumière, et oui, toujours, et encore…

J’ai été radicale.

Je ne regrette rien.

Nous valions mieux que cela.

Je te quitte.

Je t’aime

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

Départ annoncé pour l’ailleurs dans vingt minutes

 

Qui n’a pas vécu ce moment irréel où à la charnière de deux

mondes dans un hall de gare ou dans la salle de départ d’un

Aéroport vous faites le bilan d’actions passées pour mieux

appréhender un futur qui s’annonce.

 

Ce jour là semblait encore plus m’engager avec l’incertitude

de ma décision.

 

Aventure ma confidente

 

 j’ai souhaité t’envoyer cette lettre, à toi qui bien souvent m’a mis

en garde contre mes décisions trop hâtives. J’ai eu le temps comme

tu le verras dans ces quelques lignes, de peser le pour et le contre

d’un mode de vie qui m’entrainait vers un confort et un immobilisme

trop éloigné de mon tempérament. Nous nous connaissons suffisamment

pour que je te confie ces pensées très personnelles, que je n’ai encore

jamais communiquées, et qui me permettent de me libérer de tensions

que je ne supporte plus.

Tu connais une partie de ma vie passée laborieuse et passionnée, consacrée

exclusivement à faire aboutir des projets professionnels. Aujourd’hui cette vie

entièrement consacrée à ma carrière ici, me semble vaine et dénuée de perspectives

prenant en compte les aspects humains auxquels je m’intéresse.

Les nombreux contacts pris au cours de cette partie de mon existence m’ont permis

de lister un ensemble de partenaires internationaux avec lesquels se sont développées

des affinités me permettant de reprendre contact à titre personnel.

Envisager d’autres perspectives professionnelles en partant de’’ leur connaissance

de terrain’’ est une étape que je ne peux pas écarter. Ceci m’entrainerait donc

à envisager une nouvelle vie dans l’un des pays que je vais être amené à

parcourir. Tu sais que notre maison mère est encore très implantée dans ces pays

en développement et j’ai conçu le projet de quitter définitivement la France

en mettant mes biens à disposition de ma famille, et  en t‘attribuant  ce cabanon de

montagne dans lequel nous avons partagé des solides moments d’amitié montagnarde.

A bientôt donc, lors de mon retour provisoire pour une rencontre plus pratique

et pour un départ à caractère définitif.

 

Ma chère Aventure, je t’embrasse affectueusement en attendant le plaisir

De te retrouver à mon retour.

 

Yvon Javel  

 

 

 

 

 


11

 

Vous ne voyez pas mon visage sur ce cliché mais vous voyez mon corps et mes cheveux.

 

Car c’est bien moi qui suis là, nue, un matin du début de l’été 1936. J’ai presque quinze ans sur cette photo et je me souviens très bien, et pourquoi et par qui elle fut prise.

 

Elle fut prise à mon insu; je n’ai réalisé que bien tard qu’il y avait quelqu’un dans mon dos qui venait d’ouvrir la porte de cette pièce qui servait uniquement de salle de toilette pour les femmes de la maison. Nous n’avions pas de salle de bains et chacune, selon nos besoins, nous allions puiser de l’eau, glacée et dans laquelle nageaient parfois des insectes morts, ou aussi encore vivants tombés du prunus dont les branches trop longues et jamais taillées chevauchaient de façon sauvage le vieux puits, à 20 mètres de la maison.

 

L’appareil photo utilisé pour cette prise de vue n’a fait qu’un tout petit bruit au moment du déclic, et lorsque je me suis retournée, je n’ai fait qu’entrevoir le bas du pantalon de celui qui partait sans demande son reste.

 

Le bas de son pantalon, et ses brodequins marrons, jamais cirés et couvert de poussière du chemin.

 

C’est mon voisin Antonin qui a 17 ans qui m’a prise en photo, nue. Antonin m’a toujours fait la cour autant qu’il m’en souvienne, et bien qu’il me l’ait demandé bien fréquemment à l’époque, nous n’avons jamais fait l’amour ensemble car ma mère m’a toujours recommandé de n’en rien faire. Je suis sûre qu’il a pris cette photo pour rêver de moi en cachette. Rêver jusqu’à quel point! Je me le suis demandé bien souvent.

 

Pour accèder jusqu’à cette salle de toilette, il a dû échapper à la surveillance de ma mère qui n’était jamais bien loin; je ne sais pas comment il a fait.

 

J’ai trouvé cette photo jolie lorsque mon voisin me l’a montré. Simplement, je trouve que j’ai le dos rond. J’étais bien fluette à l’époque.

 

Nous sommes maintenant en 1956: Antonin et moi nous sommes mariés en 1943, non loin d’ailleurs de cette maison, et nous avons deux enfants, un garçon et une fille. Mon mari est devenu photographe prefessionnel, il a une boutique en ville et il voyage beaucoup dans toute la région pour chasser les images; ce ne sont pas toujours des nus.

Ce cliché a été agrandi et encadré et trône dans mon bureau d’où je vous écris.

Je n’ai jamais dit à mes enfants qui est cette dame là, nue comme un ver. Ma fille a simplement dit qu’un jour elle serait photographe.

Comme son père.

 

Anne Le Corre.

 

 

 

 

 

Ce qu’il y a de bien avec les serrures c’est le moment où l’on retire la clef.

Pas quand la porte s’ouvre, ni quand on entre dans la pièce, mais bien quand dans l’espace ainsi libéré, un éclair de forme, de couleur, de mouvement vous écornifle l’œil.

 

Le temps que le cerveau comprenne et c’est déjà fini. Mais moi, j’ai le truc. Je capture l’instant. Et je le grave sur disque dur. J’en ait plein. Une pièce entière d’archives photographiques classé par genre : thé de 5 h (89a) ; lectures solitaire (92b) ; ébats amoureux (55A) ; vaisselle du soir (87a) ; sommeil profond (12a et 12b) ; etc. Mais je ne sais pourquoi, j’ai une tendresse particulière pour celle-ci. « Toilette du matin » qui occupe les espaces 33 a/b/c et 34a.

J’ai également toute une penderie rempli de « fenêtre entrouverte », et puis un coin pour les « par dessus les murs ». Et j’envisage de bientôt réserver une place pour le « dans mon dos ». Je ne sais pas encor comment je vais faire, mais j’y travaille.

La seule chose dont je soit sure c’est qu’après cela, je ne pourrais rien rater. Rien oublier.

 

Catherine Voltz

 

 

 

 

 

J’aime son corps.

 

J’ai envie de le dessiner ou de le peindre ou encore de le glisser dans mes peintures ou d’en faire le centre.

Je choisis une belle lumière. Du soleil qui s’étale majestueusement en passant par la baie. Je lui fais prendre plusieurs positions jusqu’à ce que l’une me remplisse de satisfaction. Je ne dois pas douter.

 

Je m’assois et j’échauffe ma main, mes doigts. Ils sont malhabiles. La feuille se remplit de traits de stylo à bille. J’en appuie fortement ceux que je sens « forts ».

 

Je jubile, je joue avec les ombres couleur de peau. Les contours sont tantôt tendres, un peu flous, tantôt nets et lumineux.

 

Je traque ses petits creux, juste là, en haut des fesses et qui me rendent fondante comme un loukoum.

 

Du bout des doigts, je caresse l’ocre du pastel et de son épaule douce.

 

Mon modèle se tient parfaitement immobile. Le soleil glisse sur son visage et il a fermé les yeux.

 

Insensibilité ou sensualité ? Torture ou jouissance ? Je crois qu’IL aime poser sous mon regard.

 

Moi, je vibre de joie, les sens en alerte.

 

Je ne peux qu’aimer mon modèle. Et plus c’est avec passion,  plus je délivrerai un message, aux autres, à ceux qui ne savent pas.

 

Maty

 

 

 

 

Je me déshabille. 

Ma peau frissonne. 

Il ne fait pourtant pas froid. 

Garder juste la petite culotte en coton. 

Je m’allonge vite. Presque nonchalante. 

Le cérémonial de l’épilation. 

Toujours le même depuis des années. 

Toujours la même appréhension. 

Un geste pas normal. 

Montrer son corps à une femme qui va le magnifier. 

Quelque chose de déplacé, de bourgeois. 

Le maître et l’ esclave. 

Essayer de se rendre sympathique. 

Surtout depuis qu’elle vient chez moi, dans ma chambre. 

Qu’elle s’agenouille sur la moquette pour s’occuper de moi. 

Fermer les yeux, ne pas regarder. 

Montrer que je ne domine pas. 

Lui laisser décider. Inverser les rôles. 

Pendant qu’elle m’embellit le regard, le baisser. Honteuse. Fermer les yeux. 

Je n’y peux rien. Je ne sais pas le faire seule. 

Continuer l’arrachage sous les bras. 

Avoir mal. Un peu. Tout de même. 

Essayer de parler de choses anodines. Faire surgir la normalité. 

Devenir copine. 

Impossible. 

Y croire. 

Ensuite, passer au sexe. 

Une femme me le découpe, me l’exalte pour que le regard des hommes s’y perde, pour que leurs mains me caressent. 

La cire pour exciter leur désir. 

Sa main pour guider la leur vers mon plaisir. 

S’abandonner pendant qu’elle le dessine. 

Imaginer la suite quand elle ne sera plus là. 

Gêne de baisser les yeux jusqu’à cet endroit pour regarder le travail fini. 

Oui, c’est bien, forcément. 

Ne pas trop en faire. Qu’elle arrête, qu’elle s’en aille. 

Vite se rhabiller comme si de rien était. 

Oublier qu’elle m’a préparée à l’amour, au viol. 

Lui offrir un café, lui parler comme à une copine. 

Reprendre rendez-vous. Six semaines. 

Des choses que j’ignore se seront passées. Elle ne le devinera jamais. 

Trente euros. Prix d’ami. Prix du corps. 

 

Valérie Lévy

 

 

 

 

 

 

Se mettre à nu…

Quel joli projet !

Moi qui rêve d’arrêter une fois pour toutes de faire semblant.

Voilà au moins une réponse radicale à cette question.

Et en plus, un projet qui arrive exactement au moment de la nouvelle vie !

Ai-je peur de me mettre à nu ?

Pas vraiment…

Nue… nudité…

ça rime avec crudité…

Nue…

Non, en fait, au tout premier instant, un tout petit point dans le ventre.

Mais le regard de l’Autre est doux, il aide.

Il s’appelle l’ Œil.

L’appareil photo claque, clic, clac…

Et doucement, je m’effeuille sous son regard.

Et le petit point du ventre disparaît.

Pfuittt… envolé !

Les vêtements tombent les uns après les autres, au hasard, sur le sol.

Eparpillés…

Suivie de près par l’objectif, je ne vois que lui. Je le regarde bien en face.

L’ Œil !

Lui, l’objectif, qui cache, un peu, si, quand même, un peu, pas trop, cet Œil, qui est là, derrière, avec un objectif.

Je le regarde fort, comme pour trouver ses yeux à lui, voir cet Œil au fond de l’objectif.

Je n’ai plus peur du tout.

Je suis complètement nue maintenant.

Et je trouve même très agréable cet état d’image en devenir.

Je pose.

Je suis.

Je vis.

Je me sens belle dans le regard de l’Œil.

Je me montre le mieux possible.

J’essaie de trouver l’angle, la grâce, celle qui devrait arriver jusque sur le papier glacé.

Il arrive que l’Œil donne des indications, me demande de m’allonger, de me couvrir d’un voile transparent, de me tourner vers la lumière, de pencher la tête ou de baisser un peu un bras…

Et plus le temps passe, mieux je me sens, de plus en plus en confiance.

Cela devient même extrêmement plaisant.

Cela devient même un jeu, un jeu que je ne savais pas que j’aimais.

Et l’appareil continue de claquer, d’un côté, de l’autre…

Maintenant, je prends des libertés.

J’ose.

Je m’expose.

J’offre. Plus.

Il ne s’agit plus simplement d’être posée là.

Je donne plus. Je deviens une offrande.

Je me rêve éthaïre…

Et c’est toutes les mille et une nuits qui dévalent…

L’Orient est là. La Danse des Sept Voiles…

Je me raconte des histoires pendant les clics et les clacs.

Et cela devient encore plus joyeux d’être nue ainsi, sous l’Œil, devant l’Œil, pour l’Œil …

Clic… Clac… Clic… Clac…

Et me vient l’envie de me retourner et de lui offrir mon dos, mes fesses, mon verso.

Les clics et les clacs s’accélèrent, s’emballent.

Je sais que j’ai fait mouche.

Mes courbes arrières plaisent. Je me cambre un peu plus. Je m’étire pour être plus longue.

L’ Œil est content. J’en éprouve un immense plaisir.

Etrange plaisir…

car entre ce plaisir d’offrir et mon désir, il n’y a qu’un pas, un tout petit pas…

Et mon désir est là…

C’est si doux d’être regardée ainsi, et finalement, je le découvre, si excitant.

C’est une véritable liberté.

Une grande découverte.

Pour la vie…

Je me sens grandie de cette nouveauté.

Une pierre dans le jardin de la vie nouvelle, sans aucun doute…

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 

La très chère était nue c’est dire qu’ elle n’avait gardé aucun «  attirail » dans cette chambre claire qui n’est d’ailleurs pas une  chambre. Elle était toute abblution, faisait sa toilette. Et l’on  pouvait voir de l’endroit où je me trouvais son bras, ses jambes, ses 
cuisses et ses reins pas son ventre, ni son sexe, ni ses seins qui ne  faisaient que se profiler bien sûr. C’était mieux que rien.  Evidemment on aurait aimé être assis sur la petite chaise paillée  comme au spectacle. La jeune femme semblait s’agripper à la cuvette 
émaillée comme à une bouée, le petit miroir en faisait lui aussi peut  être office. Il lui disait pourtant depuis quelque temps qu’elle  était la plus belle c’était aussi mon sentiment. Elle me ferait  sortir de mes gonds un jour comme ce volet  tout de guingois . Oui  j’étais un peu dans le même état.

 

André Bellatorre

 

 

 

 


12

 

Border line, évidemment

Comme toujours

Les pieds dans le plat

Hors sujet

Essayer de se rattraper

S’attraper aux bords

Je glisse

Je m’enfonce

L’eau est profonde

Ne pas couler

Reprendre sa respiration

Tranquillement

Regarder l’horizon

La ligne de fuite

Ne pas fuir

Fixer le point

Le point de chute

Chut

C’est fini.

 

Valérie Lévy

 

 

 

 

 

Sans nouvelle de moi sachez que j’aspire à une parole bordée

 

Où l’essentiel ne peut être dit, ni écrit,

     Où nos sens en totalité livrent un message universel

                      chaque élément peut retrouver sa place.

                  Où le temps ne se mesure plus

                        Où la terre, l’eau, l’air se régénèrent sans crainte

                              Où le feu se dispense libre des fonctions humaines

Où la parole écrite chemine dans l’ombre de la parole offerte.

 

Yvon Javel 

 

 

 

 

Sans nouvelle de moi, sachez que je suis dans ce très grand hôtel de luxe.

A New-York.

Oui, le même…

Un luxe inouï !

Un luxe comme on n’en fait plus.

Un luxe des années trente…

J’y suis vraiment, cette fois, seule.

Ici, tout n’est que boiseries, cuivres étincelants, lustres de cristal, moquettes moelleuses…

Et je m’y enfonce avec délectation !

 

Je suis venue me perdre ici.

Ou plutôt me trouver.

Une sorte de rêve, sauf que ce n’en est pas un.

Je me pince, très fort même, et ça fait mal, bien réellement.

Incroyable !

Je marche partout, toute la journée, avide de découvertes.

Je traîne aussi, un peu…

un peu bizarre… des rencontres… au hasard…

je prends des risques fous

j’emprunte des rues interdites dans des quartiers dangereux

je reste assise trop tard dans le parc

je marche la nuit tombée sans prendre de taxi

tout ce qu’il ne faut pas faire…

 

J’ai tourné la page.

Justement…

L’appel des sirènes a été le plus fort

alors j’ai franchi le cap !

je suis partie

j’ai tout quitté

et je vous ai tous quittés, aussi…

Je me perds et j’aime ça.

Je m’isole.

Besoin de silence.

Du silence total !

Pour m’entendre penser,

écrire et rêver et divaguer,

pour avoir un peu d’air dans la tête,

pour respirer,

pour que mon corps respire à son rythme,

et plus au rythme des autres.

Tellement besoin de m’écouter.

Personne n’avait l’air de comprendre à quel point j’en avais besoin.

 

Alors voilà, flouttt, envolé l’oiseau, très haut la voltige…

ça donne un peu le vertige,

je ne le nierai pas,

mais la vue est si belle,

que je ne regretterai jamais d’avoir sauter le pas !

 

Alors, sans nouvelle de moi, sachez que je suis bien

là où je suis…

Aucune crainte à avoir !

Je ne me fais que du bien, soyez en sûrs.

Et personne pour me faire du mal, surtout, soyez en certains !

 

Corinne Honikman

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Annexe

 

 

Les douze propositions

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les douze consignes qui vont se succéder sont comme des fenêtres, des espaces temps qui vont ouvrir vers des possibles narratifs.

 

 

 

« Atténuation au possible des murs,

 

Au fond de chaque pièce

De toute habitation

Se doit au moins une fenêtre. »

 

Francis Ponge – La Fenêtre.

 

 


7h31 – 8h45

1ère proposition (Corine Robet, Didier Girard, André Bellatorre)

 

 

 

Est-ce un trompe-l’œil ou un vrai rideau ?

On serait au début d’une représentation ; mais ça pourrait aussi être la fin.

Mais est-on au théâtre ?

Qu’est-ce qu’on y jouerait  alors ? Le Mariage de Cyrano, Figaro de Berjerac, Roméo et Juliette, Six personnages en quête d’Hopper ?

Il pourrait y avoir, derrière ce rideau, un autre décor, avec des fenêtres bien sûr.


8h45 – 9h45

2ème  proposition (Claude Brun-Séverine Lesage)

 

 

 

 

Un rideau comme une protection rapprochée, une fenêtre maquillée.

Entre les lignes, un espace vide.

Il ne tient qu’à vous de vous en saisir : figer un temps ou le laisser filer, bruyant ou silencieux.

 

« On verrait de nos yeux que l’ombre contient de la lumière » Claude Régy L’Etat d’incertitude.

 

 


9h45 – 10h45

3ème proposition (Marie Laugier)

 

 

 

Goûter les fruits de l’été avant qu’ils ne deviennent blets, goûter la sérénité du paysage avant que l’orage n’éclate. Et si tout ce qui nous entoure n’était qu’illusion, image fugitive d’un monde duquel nous sommes appelés à disparaître : tous les mots qui nous ont forgé, tous nos savoirs, toutes nos résistances. Et nos amours. Ecrivez  au conditionnel  en entretenant l’illusion tout au long du texte.

 


10h45 – 11h45

4ème  proposition (Simone Molina)

 

 

 

 

Que faire, que dire face à la violence de l’image, sinon retourner à la lettre et au texte ?

 

Avec les mots « expatrier, sueur, coupant, courir, creux, orage, effondrement »

et les mots « fenêtre, fruit, fugitif, soleil, lumière, silence, monde, espace ».

 

Ecrivez soit un texte narratif à la seconde personne du singulier, soit un poème qui contiennent au moins trois des mots de chaque série.

En l’écrivant, vous aurez à l’esprit de vous adresser à l’un des trois personnages de la photo.

 

Pour vous aider et ouvrir le champ, deux phrases d’auteurs :

Pascal Quignard (romancier et essayiste) « une souffrance en criant vengeance n’appellle rien d’autre qu’un récit. »

Jean-Louis Giovannoni (poète) « peut-être que nos mots sont la seule terre où on peut s’établir ».


11h45 – 12h45

5ème  proposition (Stéphanie Lemonnier)

 

 

 

 

autour de chaque fenêtre

se dressent au moins trois murs

 

« Si on est aux aguets, on entend ce qui nous trouble et nous dérange, dans ces mots accouplés : « Seuls ensemble ». Une concentration contradictoire. »

 

Claude Régy.

 

 

 

Un personnage habite l’espace de la photo, il écrit l’histoire de cet instant, à la première personne et au présent de l’indicatif. Comme pour la consigne précédente, vous pourrez, si cela vous conduit, puiser dans les mots entendus à Manosque à la lecture des textes produits (17 personnes à 11h16 sont en train d’écrire à la fondation Carzou) : « Vibrionnant, bucolique, orage, aspiration, panier, corbeille, violence, perméabilité, but, mirage. »


12h45 – 13h45

6ème  proposition (Patricia Geffroy)

 

 

 

« J’aspire à une parole bordée d’un large périmètre de silence. »

Camillo Sbarbaro (poète italien).

 

A partir de l’image qui nous a été proposée, je vous propose de peupler le paysage absent de fragments poétiques, l’oiseau pour maître des lieux et narrateur éphémère.

 

« Presque à chaque instant nous allons vers la parole la plus simple, vers un champ. Seule l’âne peut y entrer, y trouver de l’herbe. »


13h45 – 14h45

7ème  proposition (Renée Doumergue)

 

 

 

 

 

La  lumière matinale absorbe les rêves de la nuit. Une femme les regarde s’envoler par la fenêtre ouverte.

Entre ombre et lumière, un instant reste suspendu.

Des mots flottent entre éveil et sommeil. Elle en saisit au vol deux ou trois et flotte avec eux.

 

Le texte doit jouer sur le vague, les assonances, l’onirique, la poésie.


14h45 – 15h45

8ème  proposition (Michel Fadat)

 

 

Glose initiale : Moi, ce matin, j’étais un peu enrhumé, et vous ?

 

Consigne d’écriture : « Tu ne trouves pas qu’il fait un peu frais ce matin ? Qui a parlé ? Elle ou lui ? Plutôt elle non ? Mais ce n’est pas certain…

 

On pourra insérer du dialogue bien sûr, mais tout autre forme d’écriture selon votre manière et votre sentiment. Et moi je vais écrire avec vous aussi.

 

 

 

 

 


15h45 – 16h45

9ème  proposition (Nicole Voltz)

 

 

Des échelles, des passerelles qui ne débouchent sur rien, des objets inidentifiables ou bien aux contours flous…

Parfois dans nos rêves, nous évoluons dans un  lieu, une de ces maisons à la manière d’Escher qui ont tous les caractères d’une maison chère à notre souvenir, une maison, un lieu, un décor qui offre ce caractère d’inquiétante étrangeté des lieux connus mais où se glissent quelques décalages, insidieux dérangements, jetant un regard  nouveau sur l’événement en train de se dérouler là.

 

Vous avez un souvenir vif d’un de ces rêves, dans un de ces lieux. Racontez-le.

OU BIEN

Vous écrivez un récit en étapes depuis ce matin et c’est l’occasion de poursuivre votre récit en y introduisant un de ces subtils décalages qui fassent basculer l’histoire dans le rêve.

Vous vous amuserez en outre  jouer sur l’échelle des temps verbaux en passant du présent au passé puis au futur ou même au conditionnel dans une apparente anarchie faisant communiquer entre eux réel et fiction, rêve et réalité.

 

 

 


16h45 – 17h45

10ème  proposition (Noëlle Mathis- Jean-Jacques Maredi)

 

 

 

 

Après un long voyage dans les méandres de la fiction et du réel, des certitudes et des doutes, vous arrivez dans un endroit (celui de la photo) où vous vous recueillez avant un nouveau départ possible.

 

Ce lieu, vestibule de l’ailleurs, sera matière à la toute dernière lettre, écrite principalement au passé et au présent, que vous adresserez à la personne de votre choix, sans forcément vous exclure vous-même. Cette lettre dévoilera ce qu’il vous faut dire ou partager pour vous délester ou faire peau neuve avant un autre commencement.


17h45 – 18h45

11ème  proposition (Corine Robet)

 

 

 

J’ai peur de me mettre à nu. J’ai peur d’être regardée nue. J’ai peur et je désire à la fois cette nudité. Je suis le modèle.

Je la regarde et je capture l’instant. Mon œil la traque, je suis voyeur de sa beauté. Je suis le photographe.

Je regarde le cliché. A travers l’œil du photographe, je vois la peur de la femme regardant sa nudité. Je suis l’amateur d’art.

 

Nudité, peur et désir.

Nudité, voyeur et créateur.

Nudité, spectateur et co-créateur.

 

Et vous ? où êtes-vous ? Où vous placez-vous dans cette chaîne de regards ?

 

Vous pourrez, notamment si vous arrivez dans le marathon d’écriture, raconter l’histoire de cette photo, en vous plaçant du point de vue qui vous intéresse, celui du modèle, du photographe, ou du spectateur.

Si vous écrivez depuis ce matin, cette consigne peut vous entraîner du côté de la réécriture. Comme le photographe qui fixe le temps, comment allez-vous fixer tous les textes écrits ? Dans quel ordre allez-vous les disposer ? Ecrivez les liens nécessaires entre eux.

 

18h45 – 19h57

12ème  proposition (Didier Girard)

 

 

 
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Arrivé aux confins de la marge blanche, on n’attend plus rien ni personne.

On reste pourtant debout, regardant les mots passer.

On en hèle un…

– Je vous dépose où ?

– Suivez le texte là, celui qui vient de vous dépasser…

C’est tout à fait çà, prenez le texte qui vous a dépassé.

Reprenez le et écoutez

Est-ce un trompe-l’œil…

Un rideau, une protection rapprochée…

Goûtez ces fruits de l’été avant que…

Que faire, que dire ?

Un personnage habite l’espace,

aspire à une parole bordée,

La  lumière et moi, ce matin, nous étions un peu enrhumé, malgré des échelles, des passerelles qui ne débouchent sur rien, après un long voyage dans les méandres de la friction…

J’ai peur de me mettre à nu…

Alors reprenons donc…

Vous êtes ce personnage.

Vous remontez dans un des textes qui vous a dépassé, n’importe lequel, le votre ou celui du voisin, le premier qui passe à votre portée, vous roulez jusqu’à la page…

Et là, un bain, un bon bain dans l’eau de là à la rencontre des six reines…

Le voyage va être long et parfois périlleux et pour ne rien oublier, vous notez tout dans votre carnet de bord si jamais il vous arrivait quelque chose.

Cela pourrait commencer par : « Sans nouvelle de moi sachez que…